L’allégorie de la caverne pour décoder la puissance des infox?

J’ai récemment entendu que l’on pouvait utiliser l’allégorie de la caverne (allégorie mentionnée par Platon dans le livre 7 de La République) pour illustrer les difficultés à faire changer d’idée les gens qui croient dur comme fer aux infox, légendes urbaines ou autres croyances populaires.

Retournons donc au texte original pour s’en convaincre. D’abord le contexte :

Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.

Schéma du concept de l’allégorie de la caverne. Source: Wikipedia

En résumé, dans une caverne, des hommes sont enchaînés, ils n’ont jamais vu la lumière du jour et ils ne voient que des ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. C’est leur « réalité » .

Lisons plutôt la suite :

Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu’on les guérisse de leur ignorance. Qu’on détache l’un de ces prisonniers, qu’on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements il souffrira, et l’éblouissement l’empêchera de distinguer ces objets dont tout à l’heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu’il répondra si quelqu’un lui vient dire qu’il n’a vu jusqu’alors que de vains fantômes, mais qu’à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste? si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l’oblige, à force de questions, à dire ce que c’est? Ne penses-tu pas qu’il sera embarrassé, et que les ombres qu’il voyait tout à l’heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu’on lui montre maintenant? (…)

Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n’en seront-ils pas blessés? n’en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu’il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu’on lui montre? (…)

Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s’asseoir à son ancienne place : n’aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil? (…)

Et s’il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n’ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis (or l’accoutumance à l’obscurité demandera un temps assez long), n’apprêtera-t- il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu’étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n’est même pas la peine d’essayer d’y monter?

Platon semble nous dire que voir la vérité est douloureux, que l’éducation est souffrance, qu’il faut travailler dur pour comprendre. Il serait plus aisé de rester avec sa vision originale de la vérité. Et quand nous revenons parmi nos pairs d’origine, ceux-ci ne comprennent pas notre désir de vérité et la souffrance qui l’accompagne. On préfère rester dans notre bulle de filtrage qui est beaucoup plus confortable.

Et vous que pensez-vous de ces écrits de Platon?

Merci à cette émission des Chemins de la philosophie, qui m’a mis sur la piste de ces quelques réflexions.

Pourquoi autant de gens vont sur internet pour raconter des morceaux de leur intimité?

Sur les chats, les forums, les blogues, en fait c’est autre chose qui se passe. La plupart d’entre nous y vont pour proposer à des interlocuteurs inconnus, ou parfois connus, des aspects de leur intimité dont il ne connaisse pas encore vraiment la valeur. C’est ce que j’ai appelé le désir d' »extimité » (…). C’est le désir d’extérioriser des fragments de son intimité de façon à les faire reconnaitre et valider par d’autres. L’extimité ne s’oppose pas à l’intimité bien sûr. Mais ils ne peuvent se comprendre que si on les articule avec un troisième terme, qui est l’estime de soi. Qu’est-ce qui fait qu’autant de gens vont sur internet, raconter des morceaux de leur intimité, donc satisfaire à ce désir d' »extimité » ? Ils y vont parce qu’ils pensent que ça va renforcer leur estime d’eux-mêmes.

– Serge Tisseron, docteur en psychologie, psychiatre, et psychanalyste français.

Citation tirée de l’épisode de « La Grande Table » (France Culture) du 2 janvier 2019, intitulé Faut-il craindre un avenir sans intimité ?

Effets pervers des réseaux sociaux sur la démocratie

… ce contenu sur mesure des réseaux sociaux ne participent pas au développement de la démocratie délibérative dès lors qu’il favorise un entre-soi de la pensée et qu’il produit des communautés ciblées d’humeurs. Paradoxalement, les réseaux sociaux renforcent une forme de repli sur soi des internautes, tant dans leurs opinions politiques individuelles et militantes que dans leur manière d’appréhender un monde pourtant vaste.

« Les réseaux sociaux sont-ils des ascenseurs contestataires ? » par Coralie Richaud, juriste, tiré d’un récent numéro du magnifique hebdo Le 1.

Pourquoi les faits ne nous font pas changer d’avis

This lopsidedness, according to Mercier and Sperber, reflects the task that reason evolved to perform, which is to prevent us from getting screwed by the other members of our group. Living in small bands of hunter-gatherers, our ancestors were primarily concerned with their social standing, and with making sure that they weren’t the ones risking their lives on the hunt while others loafed around in the cave. There was little advantage in reasoning clearly, while much was to be gained from winning arguments.

Among the many, many issues our forebears didn’t worry about were the deterrent effects of capital punishment and the ideal attributes of a firefighter. Nor did they have to contend with fabricated studies, or fake news, or Twitter. It’s no wonder, then, that today reason often seems to fail us. As Mercier and Sperber write, “This is one of many cases in which the environment changed too quickly for natural selection to catch up.”

Extrait tiré de l’article du New Yorker « Why Facts Don’t Change Our Minds« , à propos du livre « The Enigma of Reason » de Mercier et Sperber dans lequel les auteurs se demandent « if reason is that reliable, why do we produce so much thoroughly reasoned nonsense? « . À lire si vous vous intéressez au fonctionnement du raisonnement humain.

Lien trouvé dans l’excellente lettre d’information Weekend Briefing.

 

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La nécessité d’écrire dans un monde complexe qui s’accélère

Me voici de retour avec un nouveau blogue. Le besoin d’écrire est plus fort que tout. J’y réfléchissais sérieusement à la suite d’un échange courriel récent avec l’ami Patrick Tanguay dans lequel je lui mentionnais mon grand intérêt pour la philosophie. Et lui de me répondre : « Blogues-tu quelque part? J’aimerais bien voir tes recommandations de philo ». C’était la petite poussée dont j’avais besoin pour que la machine redémarre.

En effet, j’ai connu deux épisodes continus de blogage. Un premier de 2006 à 2012, s’étalant sur la durée de mon premier startup. Cinq billets par jour pendant 6 ans m’ont permis de décoder la montée des médias sociaux et la transformation des médias locaux. Un deuxième en 2014-2015, s’étalant aussi sur la durée de mon second startup, m’a permis de pratiquer le travail à haute voix (le « working out loud », expliqué ici par mon amie la professeure Claudine Bonneau).

Mon blogue me servait à poser des pistes de réflexion qui, sur le long terme, menaient à des révélations. Ma propre expérience de blogue m’a démontré que l’on contribue mieux à une conversation plus globale (industrielle ou de société) si on met par écrit les mots, les pensées. On peut aussi y référer dans le temps. D’ailleurs, Jacques Darriulat, philosophe, le dit : « On n’écrit pas pour dire ce qu’on pense. On écrit pour chercher ce qu’on pense ».

Depuis deux ans, une nouvelle urgence de décodage a émergé en moi. L’élection de Donald Trump aux États-Unis, le référendum du Brexit au Royaume-Uni, la montée des infox et leur influence sur la société ont surpris beaucoup de gens, dont moi-même. J’ai voulu mieux comprendre ce qui s’était passé et plusieurs observateurs dans mon fil Twitter ont mentionné que la philosophie, notamment l’oeuvre de Jean Baudrillard, pouvait servir de prisme. Mon père, l’historien Jean Provencher, m’a fait cadeau de Simulacres et simulation et cette lecture m’a complètement soufflé. J’ai commencé à m’intéresser activement à la philosophie comme guide de la société moderne.

Francis Eustache, chercheur en neuropsychologie disait récemment : « On est dans une situation où le progrès des outils va beaucoup plus vite que nos capacités d’assimilation. » Évoluant professionnellement depuis plus de 25 ans dans un univers numérique, je constate cette accélération constante. Et cette accélération donne à plusieurs l’impression d’être laissés pour compte. Cette même accélération est aussi un défi actuel pour notre mémoire interne, pour analyser ce qui se passe. Dans ce contexte, je veux continuer à d’apporter ma pierre à l’édifice de façon efficace. Le même Francis Eustache : « Le principe du fonctionnement de la mémoire, c’est de trouver un équilibre entre la mémoire interne, celle qui fait la synthèse, et les mémoires externes. L’écriture est un bon exemple de mémoire externe. ». Voilà le pourquoi du blogue.

Depuis ma lecture de Baudrillard, j’ai découvert plusieurs autres pistes de réflexion. Mes sujets de lecture préférés depuis deux ans sont les suivants :

  • les fausses nouvelles (infox ou « fake news »). Pourquoi les partage-t-on? À quoi servent-elles? J’attend d’ailleurs avec impatience la sortie de la version française du prochain livre du professeur Maurizio Ferraris, philosophe italien à l’université de Turin.
  • la droitisation du monde. Qu’est-ce qui explique ce mouvement vers le néolibéralisme, vers la droite depuis 40 ans? (sujet exploré par le sociologue François Cusset)
  • la montée de la violence économique et sociale, alors que la violence « physique » semble se résorber (sujet exploré aussi par François Cusset)
  • toutes les mises en scène qui aujourd’hui semblent être encore plus de rigueur dans la société (les simulacres et simulations de Baudrillard).
  • les nouvelles utopies réalistes, comment fait-on évoluer nos sociétés vers un monde meilleur (sujet exploré par l’historien Rutger Bregman)
  • l’accélération et la résonance (sujets de prédilection du sociologue Hartmut Rosa)
  • l’impact des nouvelles technologies sur la société

Mon blogue s’appelle « Des équilibres« , jeux de mots sur la nécessité d’écrire, d’analyser pour se rééquilibrer dans un monde qui semble perpétuellement en déséquilibre. Ce blogue me servira surtout pour inscrire dans la permanence des notes et réflexions sur différents sujets incluant ceux se trouvant ci-dessus. Il s’en dégagera peut-être (ou non!) un ou des fils conducteurs qui m’aideront à mieux comprendre notre monde.

Loin de moi de me prétendre un expert en philosophie, sociologie ou anthropologie. Mes réflexions reposeront sur les épaules de géantes et de géants, professeurs, journalistes, chercheurs, sociologues, historiens, philosophes. Et mon interprétation sera peut-être bien naïve.

J’espère que vous me suivrez dans ces réflexions à haute voix et que vous aussi y apporterez votre pierre à l’édifice par vos commentaires sous mes billets ou par billet de blogue interposé. Au plaisir de partager avec vous.