Le « regret du futur » et « l’espoir du passé »

Depuis quelques semaines, je suis dans la lecture de « L’irréversible et la nostalgie » du philosophe français Vladimir Jankélévitch [1903-1985]. Publié une première fois en 1974, le livre explore l’impact philosophique de l’irréversibilité du temps sur la vie humaine.

À la page 176, on y retrouve le passage suivant :

Seuls des monstres comme le « regret du futur » et « l’espoir du passé » (…) marcheraient à reculons, ou la tête en bas; la vraie conscience à l’endroit est celle qui espère le futur et regrette le passé, et qui est, sans chiasme, orientée des deux côtés dans son sens naturel.

Dans le contexte de l’irréversibilité du temps, il est d’une logique philosophique imparable que nous ne pouvons espérer le passé (déjà vécu et donc « mort ») ou regretter le futur (pas vécu encore). Mais ne semble-t-il pas dans l’air du temps chez certains de nos concitoyen.nes de regretter le passé (et qui, peut-être, « espèrent » y retourner). Ne ressentons-nous pas aussi le contrecoup, le ressac, de la numérisation intensive du monde au cours des quarante dernières années, numérisation ayant mené à de grands changements de société ? Une frange de la population en viendrait peut-être à « regretter » ce futur qui laisse plein de gens derrière, en peine ? Cette dichotomie vaut la peine d’être approfondie.

Hannah Arendt et les conséquences de l’automatisation

Je débute cette semaine la lecture de « Condition de l’homme moderne » de la grande philosophe Hannah Arendt [1906-1975]. Dans ce livre publié en 1958, elle souhaite « redonner une place de choix à la vita activa alors que la tradition philosophique l’a historiquement reléguée au second rang derrière la vita contemplativa. (…) elle désire ramener un équilibre à l’intérieur de cet appareil conceptuel et plus précisément redonner à l’action l’attention qu’elle mérite. » (source: Wikipedia)

Son prologue nous éclaire sur ses motivations. Elle souhaite réfléchir à l’impact de deux grands changements technologiques : i) la conquête de l’espace et ii) l’automatisation. Sur cette dernière, elle écrit :

Plus proche, également décisif peut-être, voici un autre événement non moins menaçant. C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité. (…)

Cela n’est vrai toutefois qu’en apparence. L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc, comme dans les contes de fées, au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté.

Avec la nouvelle vague technologique liée au progrès de l’intelligence artificielle (notamment dû aux succès de l’apprentissage automatique et l’apprentissage profond), le sujet de l’automatisation est revenu de plus belle dans l’actualité. J’ai d’ailleurs bien hâte de poursuivre le livre de Arendt pour ajouter à ma propre réflexion (je vous en reparlerai). D’ailleurs, plusieurs chercheurs réfléchissent aux impacts de l’accélération de l’automatisation, en proposant notamment l’introduction d’un revenu de base universel. À ce sujet, deux excellents ouvrages : i) « Utopies Réalistes » de Rutger Bregman et ii) « Libérons-nous » d’Abdennour Bidar. Le livre de Bidar va plus loin et offre des réflexions sur l’après-revenu universel, ce qu’on fera de notre temps, comment on accompagnera les citoyens, répondant ainsi à un des questionnements d’Arendt soixante ans plus tard. Bref, je vous le conseille si le sujet vous intéresse.