Aurais-je trouvé ma famille philosophique ?

Dans sa critique du livre « L’Impensé » du philosophe Santiago Espinosa, Roger-Pol Droit nous présente deux grandes familles philosophiques que tout semble opposer. Extrait :

Car on voit clairement (…) que s’affrontent deux grandes catégories de philosophies. Les unes, majoritaires, s’emploient à dévaloriser le réel, le soupçonnent d’être trompeur, le jugent imparfait, décevant, vil et veule. S’ouvrant avec Platon et se poursuivant jusqu’à nos jours, cette lignée de penseurs cherche toujours ailleurs, à côté, au-delà… un monde dont la vérité, l’excellence, le degré d’être seraient ­supérieurs à celui où nous nous débattons. Leur objectif est de ­refaire le monde, en prenant appui sur l’idéal, et de transformer la réalité.

A l’opposé, ceux qui ­dénoncent ces rêveries. Moins nombreux, mais non moins résolus, les philosophes du réel « sans double », comme disait Rosset, se donnent pour tâche de dissiper les illusions, de nettoyer les fantômes qui nous détournent du seul monde existant et nous ­empêchent de le voir dans sa nudité, son tragique et sa magnificence. Nous ramener au réel, dissoudre ce qui le travestit, parures de mots ou délires moralisants, telle est l’ambition de leurs philosophies. Leur but n’est pas de construire des systèmes pour condamner ce qui existe, mais de nous inciter au contraire à nous en « contenter », au double sens de « ne pas rêver d’autre chose » et de « en éprouver de la joie ».

Pour ceux qui lisent ce blogue depuis le début, vous savez que les thèmes du mensonge, des infox, de la simulation et de la mise en scène me fascinent. J’essaie de comprendre ce qui mène les gens à mentir ou à se mettre en scène, j’essaie de comprendre pourquoi on consomme et pourquoi on partage des fausses nouvelles. En fait, grâce à Roger-Pol Droit, j’ai désormais compris que je fais partie des réalistes, de ceux qui tentent de voir le monde tel qu’il est, sans masquerade, sans désir d’utopie. Mais pour bien accomplir ce travail philosophique, je dois savoir interpréter « l’autre camp ». Aurais-je trouvé ma grande famille philosophique, celle des philosophes du réel ?

Les conseils de Stephen Adler pour lutter contre les infox

Dans une lettre récente au journal Globe & Mail, le rédacteur en chef de l’agence Reuters, Stephen J. Adler, propose quelques recommendations pour soutenir le journalisme, la liberté de la presse et lutter contre les infox :

  1. Nous devons faire de notre plaidoyer pour la liberté de la presse une pratique vraiment apolitique.
  2. Nous devons mieux communiquer les avantages du journalisme indépendant parce que nous ne pouvons assumer que les gens reconnaissent sa valeur.
  3. Pour avoir confiance dans le journalisme, les journalistes doivent être digne de confiance.
  4. Les journalistes devraient faire des reportages plus positifs.
  5. Nous devons offrir une formation en culture médiatique dans les programmes scolaires.

Je trouve que ces suggestions sont très intéressantes. J’ajouterais (et c’est peut-être une question de culture médiatique) qu’il serait important d’aider les gens à comprendre la distinction entre journalistes, chroniqueurs et éditorialistes. Nathalie Collard l’explique bien dans « Confusion des genres« .

La post-vérité est un phénomène radicalement différent des mensonges classiques

Je suis en pleine lecture du superbe livre « Postvérité et autres énigmes » du professeur de philosophie Maurizio Ferraris. Le résumé du livre dit tout : « Combien de vérités y a-t-il dans la postvérité ? Même s’il est tentant de dire que les fake news ont toujours existé, que le mensonge est un ingrédient constitutif de la politique et de la vie et qu’il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil ; même si l’on a envie de couper court en disant qu’il s’agit tout au plus de faire attention à ce que l’on lit comme on fait attention à ce que l’on mange et à ce que l’on boit, la postvérité est devenue un concept philosophique incontournable. Son émergence souligne une caractéristique essentielle du monde contemporain : l’alliance entre le pouvoir extraordinairement moderne d’internet et la plus ancienne des pulsions humaines, celle d’avoir raison à tout prix. » Jusqu’à maintenant, cette publication est probablement la plus importante de l’année pour moi. En voici un premier extrait :

S’obstiner à soutenir qu’il n’y rien de nouveau [à propos de la post-vérité] ne signifie pas seulement nier l’évidence, mais surtout ne pas vouloir tirer les conséquences évidentes du fait que la facilité avec laquelle on fabrique du faux acquiert une puissance toujours plus grande dans la mesure où elle vient après une longue vague de discrédit idéologique du vrai, considéré comme source d’oppression et de dogmatisme, auquel il fallait opposer, au nom de l’épanouissement de l’humain, la force des narrations et des vérités alternatives, quand il ne s’agissait pas de l’énorme et séduisante puissance du pseudos et du mythos opposés au logos aride et tyrannique.

Ferraris nous explique dans ce texte qu’il est important de considérer la post-vérité comme étant un phénomène radicalement différent des mensonges classiques, car celle-ci s’ancre directement dans la lignée des philosophes post-modernes du XXème siècle. Plusieurs d’entres eux étaient « sceptiques vis-à-vis de la vérité absolue ou des prétentions à des vérités universelles ». Tout ceci est accéléré par le phénomène de l’individualisme qui poussé à l’extrême propose l’atomisation de la vérité, c’est-à-dire que chaque individu a droit à sa propre vérité pour pouvoir se réaliser.

L’art de la démystification des idées fausses

Toujours tiré du superbe livre « Des têtes bien faites: Défense de l’esprit critique« , le chercheur en sciences cognitives Nicolas Gauvrit (citant les travaux de Man-Pui Chan et ses collaborateurs de l’université de l’Illinois) nous propose trois recommendations pour démystifier (debunk) les idées fausses :

D’abord, éviter les situations qui pousseraient les interlocuteurs à développer des arguments en faveur de leur hypothèse – cela suppose notamment d’éviter les arguments adverses, même pour montrer qu’ils sont faux, sauf si on le précise avant de les énoncer. Ensuite, favoriser à l’inverse la réflexion sur le message que nous voulons faire passer. Cela signifie qu’il faut être précis, donner des détails et encourager la critique et la réflexion de l’interlocuteur. Enfin, apporter de nouvelles informations, correctes et inconnues de l’interlocuteur… tout en gardant en tête qu’on ne peut guère espérer d’effet spectaculaire dans cette lutte ardue contre les idées fausses…

Comme on peut le voir, il n’est pas simple de s’attaquer aux croyances fausses. Cela nécessite une bonne compréhension psychologique du phénomène. Je note surtout le besoin d’éviter les arguments adverses. Dans ce contexte, se pourrait-il que les médias qui ont déployé des journalistes « debunkers » de fausses nouvelles fassent fausse route en leur donnant une exposition supplémentaire?

Comment nos repères peuvent mener à un attachement aux fausses croyances

Je viens de finir la lecture du livre « Des têtes bien faites: Défense de l’esprit critique« . Dans cet ouvrage, philosophes et chercheurs exposent les failles mentales qui nous rendent vulnérables aux erreurs de raisonnement. J’ai adoré! En voici d’ailleurs un extrait d’un chapitre intitulé « L’attachement obstiné aux croyances fausses », qui nous explique le besoin d’avoir des repères dans un monde où nos capacités cognitives sont limitées alors que les domaines couverts par nos croyances sont gigantesques :

Notre état normal d’ignorance vis-à-vis de notre environnement et d’incertitude vis-à-vis de la vérité de nos croyances peut être compensé par l’acquisition de repères. On appellera ici « repères » à la fois les croyances dont a éprouvé les fondements et les sources de croyances dont on considère qu’elles sont fiables, qu’il s’agisse de personnes ou d’institutions comme des journaux ou autres médias.

Anouk Barberousse, philosophe

Par contre, l’adoption de ces repères peut entraîner des effets pervers comme l’explique un peu plus loin Anouk Barberousse :

Comme le choix d’un repère est coûteux du point de vue cognitif, si l’on a choisi un repère faux ou indigne de confiance, on répugnera à l’abandonner, d’où l’attachement. Abandonner l’un de ses repères oblige non seulement le sujet à reprendre l’enquête visant à déterminer quels repères potentiels sont fiables, mais encore à se dédire, ce qui peut avoir un coût social important, (…)

Anouk Barberousse

À mon avis, une meilleure compréhension des repères qui nous influencent nous permettra certainement d’éviter notre propres angles morts. De plus, essayer d’identifier les sources d’influence de nos interlocuteurs pourra aussi nous aider à mieux les comprendre. Mais y a-t-il vraiment moyen de faire une liste exhaustive de ces repères?

Oui, il y avait des fausses nouvelles à l’époque du télégraphe

Morse Telegraph
(c) 2006 Zubro [CC BY-SA 3.0]

Lors de sauts technologiques, lors de l’arrivée d’innovations majeures, on attribue souvent aux technologies des travers qui sont en fait inhérents aux humains. On se dit aussi que « c’était mieux avant ». Récemment, ce sont les médias sociaux en général (avec Facebook en tête) qui sont blâmés pour la montée des discours haineux, l’élection de gouvernements d’extrême droite et la croissance des infox.

C’est vrai, mais je pense que l’on peut analyser en plus de profondeur ces phénomènes technologiques :

  1. D’abord, on ne peut faire abstraction de la culture de l’entreprise qui a développé l’innovation. Dans le cas de Facebook, comme dans le cas d’entreprises comme Uber, on a adopté la culture très Silicon-valleyienne du « move fast and break things » (allons vite et cassons des choses), qui mène à la mise en place d’entreprises qui ont peu d’empathie pour la société et à la création d’outils et de services qui se soucient peu de leurs impacts négatifs. Dans ce cas, on voit bien qu’il s’agit de décisions humaines qui mènent à la création de technologies à forte externalités négatives. Blâmons les créateurs (les fondateurs et dirigeants de Facebook) plutôt que la famille d’outils (les médias sociaux) et assurons-nous aussi que la société impose des garde-fous à ces compagnies.  D’ailleurs, selon le Harvard Business Review, cette époque du « move fast and break things » est désormais terminée.
  2. En général, l’être humain n’aime le changement. Pour vous en convaincre, je vous recommande l’écoute de la balado « Pessimists podcast » qui traite du pourquoi nous résistons aux nouvelles choses. Cet épisode, qui parle de l’arrivée du télégraphe, est d’ailleurs très savoureux. On mentionne que l’arrivée du télégraphe va mener à l’accélération de la société et on expose des exemples de fausses nouvelles communiquées par télégraphe (voir cet article du New York Times de 1883). Tout cela vous semble familier?

Pour contrer l’utilisation négative de nouveaux outils technologiques par la société, essayons de comprendre les sentiments et les actions des humains plutôt que de les hair ou de les railler, comme l’écrivait le philosophe Baruch Spinoza. De plus, assurons-nous que les entrepreneurs, les créateurs d’outils et d’entreprises, développent un sens éthique et fassent preuve d’empathie pour mieux comprendre comment leur technologie peut mener à des abus.

Boris Cyrulnik et Edgar Morin à propos des idées, théories et doctrines

Boris Cyrulnik – Ne peut-on pas dire également qu’une société vit de la mort de ses idées ? Car le plus sûr moyen d’assassiner une idée, c’est de la vénérer. À force de la répéter, on la transforme en stéréotype (…). Faire vivre une idée, c’est au contraire la débattre, la combattre, chercher à tuer certains éléments qui la composent.

Edgar Morin – (…) j’ai d’ailleurs essayé d’établir une conception des idées en faisant la différence entre théorie et doctrine. J’appelais théorie un système d’idées qui se nourrit dans l’ouverture avec le monde extérieur, en réfutant les arguments adverses ou en les intégrant s’ils sont convaincants, et en acceptant le principe de sa propre mort, de sa propre biodégradabilité si par exemple des événements infirment la théorie. (…) Une doctrine est une théorie, mais elle est fermée. (…) Bien sûr, les doctrines peuvent vivre plus longtemps, car elles se blindent. (…) Mais même sur le plan des idées sociales et politiques, combien de temps des théories perdurent, alors qu’on a montré leur fausseté de multiples façons ? Et pourquoi ? Mais parce que les doctrines satisfont des désirs, des aspirations, des besoins.

Intéressante perspective qui peut nous aider à comprendre i) la puissance des messages politiques populistes ii) comment les infox peuvent perdurer.

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004