La neuroscience peut expliquer comment les fausses nouvelles attirent notre attention

Un article récent sur le site du Nieman Lab tente d’expliquer le fonctionnement des fausses nouvelles (les infox) par le biais de la neuroscience. Grosso modo, la nouveauté (ou la surprise), la façon dont notre processus mémoriel fonctionne ainsi que notre façon de décoder les émotions ont la plus grande influence sur nous. En voici donc quelques extraits pertinents :

Sensory neuroscience has shown that only unexpected information can filter through to higher stages of processing. (…) Highly emotionally provocative information stands a stronger chance of lingering in our minds and being incorporated into long-term memory banks. (…) We rely on our ability to place information into an emotional frame of reference that combines facts with feelings. Our positive or negative feelings about people, things, and ideas arise much more rapidly than our conscious thoughts, long before we’re aware of them.

La conclusion est sans appel (ma traduction) : « La nouveauté et l’approche émotionnelle des fausses nouvelles, ainsi que la manière dont ces propriétés interagissent avec le cadre de nos mémoires, dépassent les capacités analytiques de notre cerveau. (…) En l’absence de tout point de vue faisant autorité sur la réalité, nous sommes condamnés à naviguer nos identités et nos convictions politiques au gré des fonctions les plus basiques de nos cerveaux. »

De plus, en 2017, les avertissements des spécialistes sur le caractère addictif de réseaux sociaux avaient fait les manchettes :

Ce que les chercheurs commencent à pouvoir affirmer, c’est que les réseaux sociaux ont un effet sur le cerveau proche de certaines substances addictives, comme la cigarette. Ofir Turel, professeur en systèmes d’information à l’université de Californie, a prouvé que « l’usage excessif de Facebook est associé à des changements dans le circuit de la récompense ». Car, contrairement à la télévision, les réseaux sociaux offrent des « récompenses variables » : l’utilisateur ne sait jamais combien de likes il va récolter ou sur quelles vidéos il va tomber. 

Les recherches semblent donc indiquer que la façon dont les réseaux sociaux ont été construits permet d’abuser de certains mécanismes de nos cerveaux et il n’est donc pas surprenant que l’on voie donc des poursuites contre les grandes compagnies de cette industrie.

Selon cette étude, les médias sociaux ne seraient pas propices à une réflexion analytique sur la vérité et l’exactitude

Un rapport de recherche publié le 13 novembre dernier apporte un nouvel éclairage sur les raisons pour lesquelles les gens partagent de fausses informations dans les médias sociaux. L’équipe de chercheurs, menée par Gordon Pennycook (professeur adjoint à l’université de Regina), Ziv Epstein (adjoint de recherche au MIT Media Lab) et Mohsen Mosleh (chercheur au MIT Sloan School of Management), rapporte que, lorsqu’on donne un coup de sonde, la plupart des gens affirment qu’il est important de ne partager que des informations exactes.

Ils ont aussi constaté que le fait de pousser subtilement les gens à réfléchir au concept d’exactitude réduit le partage d’informations fausses et trompeuses en proportion aux informations exactes. Le rapport suggère que de nombreuses personnes sont capables de détecter un contenu d’actualité de faible qualité, mais partagent néanmoins ce contenu en ligne, car les médias sociaux ne sont pas propices à une réflexion analytique sur la vérité et l’exactitude.

Ce faisant, les chercheurs remettent en question la théorie de la post-vérité mise de l’avant par plusieurs autres collègues, dont le professeur Maurizio Ferraris (billet ici).

Comment les récits en mémoire perpétuent-ils l’influence des fausses informations ?

Dans le dossier « infox », un nouveau rapport de recherche publié en août 2019 nous aide à comprendre pourquoi les gens continuent de raisonner en utilisant des informations qu’ils savent pertinemment fausses. Cette étude, « How Stories in Memory Perpetuate the Continued Influence of False Information », a été réalisée par Dr Anne Hamby de l’université Boise State, Dr Ullrich Ecker de l’université Western Australia et le Dr David Brinberg de Virginia Tech. En voici le résumé (ma traduction) :

Souvent, les gens tombent sur des informations et réalisent plus tard qu’elles étaient fausses. Des recherches passées ont démontré que les gens continuent parfois à utiliser cette information erronée dans leur raisonnement, même s’ils se souviennent que l’information est fausse, ce que les chercheurs appellent l’effet de l’influence continue. Les travaux actuels montrent que l’effet de l’influence continue dépend des récits que les gens ont conservés en mémoire: il a été constaté qu’une désinformation corrigée avait un effet plus fort sur les croyances des gens que des informations ayant un lien topique avec l’histoire si elles permettaient de fournir une explication causale à un récit qu’ils avaient lu précédemment. Nous affirmons que cet effet est dû au fait que les informations susceptibles de combler un «écart» causal dans un récit améliorent la compréhension de l’événement, ce qui permet aux utilisateurs de créer un modèle d’événement complet (même si inexact) qu’ils préfèrent à un modèle d’événement précis mais incomplet.

Grâce à cette étude, on comprend mieux la grande difficulté à convaincre les gens de renoncer à de fausses informations. Le travail peut s’avérer colossal. De là l’importance de s’attaquer aux causes profondes de la création et propagation des infox, puisque le dommage sociétal est non seulement important, mais aussi difficile à juguler.

Frédéric Joly : « Appauvrir une langue, c’est l’obscurcir et se condamner à mal communiquer »

Dans le magazine L’Obs du 5 septembre 2019, une entrevue avec Frédéric Joly, essayiste, à propos de la corruption et du travestissement des mots et de la langue. Extrait :

Appauvrir une langue, contribuer à son appauvrissement, quels que soient les mobiles d’une telle opération (volonté de domestication politique, de facilitation ou de simplification de l’argumentation, de « fluidification » des échanges), c’est l’obscurcir et se condamner à mal communiquer. (…) Pire, c’est perdre l’idée de la vérité puisque la vérité « est une fonction permanente du langage ». (…) N’y a-t-il pas lieu de s’étonner de ce climat de défiance généralisée quant au langage argumenté et aux vérités qui semblaient jusque-là établies. À l’ère de la post-vérité, les professionnels du brouillage entre le vrai et le faux sont légion. « Nos sociétés du « bullshit » ne bannissent pas la vérité : elles la considèrent seulement comme inutile. »

Il est vrai que l’on entend de plus en plus de critiques au sujet du pervertissement (ou même de l’inflation) des mots, notamment dans les domaines politique, marketing ou managérial. Explorée aussi par l’auteur britannique George Orwell dans son roman « 1984 » (publié en 1949) sous le vocable de novlangue, on la décrit comme suit sur Wikipedia : « Le principe est que plus l’on diminue le nombre de mots d’une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l’affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et dépendants. Ils deviennent des sujets aisément manipulables par les médias de masse tels que la télévision, la radio, les journaux, les magazines, etc. ».

Changer le sens premier des mots, c’est aussi instiller le doute chez le récepteur. C’est briser le lien de confiance et cesser d’être une source de vérité. Cela est donc néfaste sur le long terme et contribue à fragiliser la société. Comme émetteur, il faut donc y réfléchir deux fois avant de changer le sens des mots, sachant qu’il y aura un impact sur le tissu social. Pour le récepteur, il faut être à l’affût de cette novlangue et la dénoncer, ne pas tomber dans le piège.

Liens supplémentaires :

i) Pour en savoir plus sur l’impact de la novlangue, je vous invite à écouter « La novlangue, instrument de destruction intellectuelle », une balado de France Culture de juillet 2017.

ii) L’entrevue avec Frédéric Joly a été réalisée dans le cadre de la sortie de son nouvel essai « La Langue confisquée », publié aux éditions Premier Parallèle.

Trois éléments communs des théories conspirationnistes

Un de mes sujets de prédilection est les infox (les « fake news »), pourquoi les crée-t-on, les partage-t-on, etc. Dans ce contexte, cet article récent du Time Magazine à propos de la zone 51 et ses théories conspirationnistes a piqué ma curiosité. On y cite d’ailleurs un rapport de recherche qui explique les trois éléments communs de ces phénomènes viraux :

In some ways, Area 51 rumors have a lot in common with every other conspiracy theory throughout history. According to a 2017 paper in Current Issues in Psychological Science by psychologist Karen Douglas of England’s University of Kent and her colleagues, nearly all conspiracy theories satisfy three basic needs: they provide understanding and certainty, they create a sense of control and security, and they improve a believer’s self-image.

Grosso modo, selon ce rapport, les théories du complot i) apportent compréhension et certitude, ii) créent un sentiment de contrôle et de sécurité et iii) améliorent l’image de soi du croyant. Il est important de comprendre ces mécanismes psychologiques si on veut démystifier ces théories fausses. En complément de lecture, je vous propose aussi ce billet sur « L’art de la démystification des idées fausses »

Doit-on se mettre à la diète pour lutter contre l’économie de l’attention ?

Dans un long billet publié il y a quelques jours, l’auteur Mark Manson a publié un plaidoyer pour la création d’une nouvelle diète, une diète de l’attention, ainsi qu’un guide de mise en pratique de celle-ci. La théorie de Manson est la suivante :

The same way we discovered that the sedentary lifestyles of the 20th century required us to physically exert ourselves and work our bodies into healthy shape, I believe we’re on the cusp of discovering a similar necessity for our minds. We need to consciously limit our own comforts. We need to force our minds to strain themselves, to work hard for their information, to deprive our attention of the constant stimulation that it craves.

Manson croit qu’avec la montée de l’économie de l’attention (qui nous bouffe des tonnes de cycles intellectuels), nous n’aurons pas le choix d’inventer et de pratiquer une forme de cette diète. Il propose trois étapes principales à cette diète :

  1. Identifier correctement l’information et les relations nutritives
  2. Éliminer la mal-information (junk information) et les mauvaises relations
  3. Cultivez des habitudes de concentration plus profonde et une durée d’attention plus longue.

Le reste de son article propose une série de trucs pratiques. L’article a, par moment, une odeur de livre de développement personnel (je ne suis d’ailleurs pas convaincu par quelques-unes de ses propositions pratiques) et il y a un petite quelque chose de l’ascétisme dans sa démarche. Je pense néanmoins que Mark Manson a mis le doigt sur une problématique importante et que nous devons y réfléchir.

Pascal Engel : Lutter contre l’indifférence croissante à la vérité

Le philosophe Pascal Engel, « qui place la logique et la vérité au centre de ses recherches », vient de publier un livre où il s’interroge sur l’éthique intellectuelle. Extrait d’une rencontre publiée dans le journal Le Monde du 28 juin 2019 :

En quoi consiste donc ce qu’il cherche à contrecarrer, ce « courant » qui peut évidemment signifier aussi bien « tendance dominante » que « banalité répandue » ? C’est l’abandon, qu’il juge de plus en plus profond et multiforme, des exigences de la vie intellectuelle. Avec la multipli­cation des infox et l’empire croissant de la « post-vérité » s’installent une forme d’indifférence croissante à la vérité et aux preuves, un mépris tacite ou même revendiqué envers tout ce qui ressemble de près ou de loin aux lois de l’esprit. Cette « insoutenable légèreté du savoir » constitue pour Pascal Engel l’exact inverse de ce que doivent faire les intellectuels. 

Étant moi-même en résistance face aux infox et aux mensonges de la société (notamment à travers mon exploration des différentes mises en scène de l’être humain), ce message me parle. Je mettrai donc ce livre sur ma liste « à lire »

Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle de Pascal Engel, Agone, « banc d’essais », 616 p., 26 euros.

Description du livre (par l’éditeur) :

« « Notre société “de l’information” et “de la connaissance”, dans laquelle le marketing et la propagande ont pris des dimensions inédites, est envahie par le bullshit. Politiquement, le but du bullshitter n’est pas tant de plaire aux électeurs que de promouvoir un système dans lequel le vrai n’a plus de place parce qu’il n’est plus une valeur. Or celui qui ne respecte pas la vérité est aussi celui qui admet que seuls le pouvoir et la force sont les sources de l’autorité. Les penseurs post‑modernes aiment à dire que l’abandon de la vérité comme valeur laissera la voie libre à d’autres valeurs comme la solidarité ou le sens de la communauté, mais on peut aussi bien dire que le non-respect de la vérité et la promotion du baratin auront comme conséquences le règne du cynisme, le culte du pouvoir et la domination brute des puissants. »

Ni réductible à l’éthique tout court, ni simple branche de l’épistémologie, l’éthique intellectuelle définit les normes qui fondent objectivement la correction des croyances. Dans ce livre, Pascal Engel montre que l’indifférence à leur égard, qu’ont en partage, à l’échelle planétaire, tant de nos politiques, journalistes et universitaires contemporains, représente la forme la plus aboutie du vice intellectuel et sape, dans la cité, la possibilité d’une démocratie véritable. »