Frédéric Joly : « Appauvrir une langue, c’est l’obscurcir et se condamner à mal communiquer »

Dans le magazine L’Obs du 5 septembre 2019, une entrevue avec Frédéric Joly, essayiste, à propos de la corruption et du travestissement des mots et de la langue. Extrait :

Appauvrir une langue, contribuer à son appauvrissement, quels que soient les mobiles d’une telle opération (volonté de domestication politique, de facilitation ou de simplification de l’argumentation, de « fluidification » des échanges), c’est l’obscurcir et se condamner à mal communiquer. (…) Pire, c’est perdre l’idée de la vérité puisque la vérité « est une fonction permanente du langage ». (…) N’y a-t-il pas lieu de s’étonner de ce climat de défiance généralisée quant au langage argumenté et aux vérités qui semblaient jusque-là établies. À l’ère de la post-vérité, les professionnels du brouillage entre le vrai et le faux sont légion. « Nos sociétés du « bullshit » ne bannissent pas la vérité : elles la considèrent seulement comme inutile. »

Il est vrai que l’on entend de plus en plus de critiques au sujet du pervertissement (ou même de l’inflation) des mots, notamment dans les domaines politique, marketing ou managérial. Explorée aussi par l’auteur britannique George Orwell dans son roman « 1984 » (publié en 1949) sous le vocable de novlangue, on la décrit comme suit sur Wikipedia : « Le principe est que plus l’on diminue le nombre de mots d’une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l’affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et dépendants. Ils deviennent des sujets aisément manipulables par les médias de masse tels que la télévision, la radio, les journaux, les magazines, etc. ».

Changer le sens premier des mots, c’est aussi instiller le doute chez le récepteur. C’est briser le lien de confiance et cesser d’être une source de vérité. Cela est donc néfaste sur le long terme et contribue à fragiliser la société. Comme émetteur, il faut donc y réfléchir deux fois avant de changer le sens des mots, sachant qu’il y aura un impact sur le tissu social. Pour le récepteur, il faut être à l’affût de cette novlangue et la dénoncer, ne pas tomber dans le piège.

Liens supplémentaires :

i) Pour en savoir plus sur l’impact de la novlangue, je vous invite à écouter « La novlangue, instrument de destruction intellectuelle », une balado de France Culture de juillet 2017.

ii) L’entrevue avec Frédéric Joly a été réalisée dans le cadre de la sortie de son nouvel essai « La Langue confisquée », publié aux éditions Premier Parallèle.

Trois éléments communs des théories conspirationnistes

Un de mes sujets de prédilection est les infox (les « fake news »), pourquoi les crée-t-on, les partage-t-on, etc. Dans ce contexte, cet article récent du Time Magazine à propos de la zone 51 et ses théories conspirationnistes a piqué ma curiosité. On y cite d’ailleurs un rapport de recherche qui explique les trois éléments communs de ces phénomènes viraux :

In some ways, Area 51 rumors have a lot in common with every other conspiracy theory throughout history. According to a 2017 paper in Current Issues in Psychological Science by psychologist Karen Douglas of England’s University of Kent and her colleagues, nearly all conspiracy theories satisfy three basic needs: they provide understanding and certainty, they create a sense of control and security, and they improve a believer’s self-image.

Grosso modo, selon ce rapport, les théories du complot i) apportent compréhension et certitude, ii) créent un sentiment de contrôle et de sécurité et iii) améliorent l’image de soi du croyant. Il est important de comprendre ces mécanismes psychologiques si on veut démystifier ces théories fausses. En complément de lecture, je vous propose aussi ce billet sur « L’art de la démystification des idées fausses »

Doit-on se mettre à la diète pour lutter contre l’économie de l’attention ?

Dans un long billet publié il y a quelques jours, l’auteur Mark Manson a publié un plaidoyer pour la création d’une nouvelle diète, une diète de l’attention, ainsi qu’un guide de mise en pratique de celle-ci. La théorie de Manson est la suivante :

The same way we discovered that the sedentary lifestyles of the 20th century required us to physically exert ourselves and work our bodies into healthy shape, I believe we’re on the cusp of discovering a similar necessity for our minds. We need to consciously limit our own comforts. We need to force our minds to strain themselves, to work hard for their information, to deprive our attention of the constant stimulation that it craves.

Manson croit qu’avec la montée de l’économie de l’attention (qui nous bouffe des tonnes de cycles intellectuels), nous n’aurons pas le choix d’inventer et de pratiquer une forme de cette diète. Il propose trois étapes principales à cette diète :

  1. Identifier correctement l’information et les relations nutritives
  2. Éliminer la mal-information (junk information) et les mauvaises relations
  3. Cultivez des habitudes de concentration plus profonde et une durée d’attention plus longue.

Le reste de son article propose une série de trucs pratiques. L’article a, par moment, une odeur de livre de développement personnel (je ne suis d’ailleurs pas convaincu par quelques-unes de ses propositions pratiques) et il y a un petite quelque chose de l’ascétisme dans sa démarche. Je pense néanmoins que Mark Manson a mis le doigt sur une problématique importante et que nous devons y réfléchir.

Pascal Engel : Lutter contre l’indifférence croissante à la vérité

Le philosophe Pascal Engel, « qui place la logique et la vérité au centre de ses recherches », vient de publier un livre où il s’interroge sur l’éthique intellectuelle. Extrait d’une rencontre publiée dans le journal Le Monde du 28 juin 2019 :

En quoi consiste donc ce qu’il cherche à contrecarrer, ce « courant » qui peut évidemment signifier aussi bien « tendance dominante » que « banalité répandue » ? C’est l’abandon, qu’il juge de plus en plus profond et multiforme, des exigences de la vie intellectuelle. Avec la multipli­cation des infox et l’empire croissant de la « post-vérité » s’installent une forme d’indifférence croissante à la vérité et aux preuves, un mépris tacite ou même revendiqué envers tout ce qui ressemble de près ou de loin aux lois de l’esprit. Cette « insoutenable légèreté du savoir » constitue pour Pascal Engel l’exact inverse de ce que doivent faire les intellectuels. 

Étant moi-même en résistance face aux infox et aux mensonges de la société (notamment à travers mon exploration des différentes mises en scène de l’être humain), ce message me parle. Je mettrai donc ce livre sur ma liste « à lire »

Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle de Pascal Engel, Agone, « banc d’essais », 616 p., 26 euros.

Description du livre (par l’éditeur) :

« « Notre société “de l’information” et “de la connaissance”, dans laquelle le marketing et la propagande ont pris des dimensions inédites, est envahie par le bullshit. Politiquement, le but du bullshitter n’est pas tant de plaire aux électeurs que de promouvoir un système dans lequel le vrai n’a plus de place parce qu’il n’est plus une valeur. Or celui qui ne respecte pas la vérité est aussi celui qui admet que seuls le pouvoir et la force sont les sources de l’autorité. Les penseurs post‑modernes aiment à dire que l’abandon de la vérité comme valeur laissera la voie libre à d’autres valeurs comme la solidarité ou le sens de la communauté, mais on peut aussi bien dire que le non-respect de la vérité et la promotion du baratin auront comme conséquences le règne du cynisme, le culte du pouvoir et la domination brute des puissants. »

Ni réductible à l’éthique tout court, ni simple branche de l’épistémologie, l’éthique intellectuelle définit les normes qui fondent objectivement la correction des croyances. Dans ce livre, Pascal Engel montre que l’indifférence à leur égard, qu’ont en partage, à l’échelle planétaire, tant de nos politiques, journalistes et universitaires contemporains, représente la forme la plus aboutie du vice intellectuel et sape, dans la cité, la possibilité d’une démocratie véritable. »

Aurais-je trouvé ma famille philosophique ?

Dans sa critique du livre « L’Impensé » du philosophe Santiago Espinosa, Roger-Pol Droit nous présente deux grandes familles philosophiques que tout semble opposer. Extrait :

Car on voit clairement (…) que s’affrontent deux grandes catégories de philosophies. Les unes, majoritaires, s’emploient à dévaloriser le réel, le soupçonnent d’être trompeur, le jugent imparfait, décevant, vil et veule. S’ouvrant avec Platon et se poursuivant jusqu’à nos jours, cette lignée de penseurs cherche toujours ailleurs, à côté, au-delà… un monde dont la vérité, l’excellence, le degré d’être seraient ­supérieurs à celui où nous nous débattons. Leur objectif est de ­refaire le monde, en prenant appui sur l’idéal, et de transformer la réalité.

A l’opposé, ceux qui ­dénoncent ces rêveries. Moins nombreux, mais non moins résolus, les philosophes du réel « sans double », comme disait Rosset, se donnent pour tâche de dissiper les illusions, de nettoyer les fantômes qui nous détournent du seul monde existant et nous ­empêchent de le voir dans sa nudité, son tragique et sa magnificence. Nous ramener au réel, dissoudre ce qui le travestit, parures de mots ou délires moralisants, telle est l’ambition de leurs philosophies. Leur but n’est pas de construire des systèmes pour condamner ce qui existe, mais de nous inciter au contraire à nous en « contenter », au double sens de « ne pas rêver d’autre chose » et de « en éprouver de la joie ».

Pour ceux qui lisent ce blogue depuis le début, vous savez que les thèmes du mensonge, des infox, de la simulation et de la mise en scène me fascinent. J’essaie de comprendre ce qui mène les gens à mentir ou à se mettre en scène, j’essaie de comprendre pourquoi on consomme et pourquoi on partage des fausses nouvelles. En fait, grâce à Roger-Pol Droit, j’ai désormais compris que je fais partie des réalistes, de ceux qui tentent de voir le monde tel qu’il est, sans masquerade, sans désir d’utopie. Mais pour bien accomplir ce travail philosophique, je dois savoir interpréter « l’autre camp ». Aurais-je trouvé ma grande famille philosophique, celle des philosophes du réel ?

Les conseils de Stephen Adler pour lutter contre les infox

Dans une lettre récente au journal Globe & Mail, le rédacteur en chef de l’agence Reuters, Stephen J. Adler, propose quelques recommendations pour soutenir le journalisme, la liberté de la presse et lutter contre les infox :

  1. Nous devons faire de notre plaidoyer pour la liberté de la presse une pratique vraiment apolitique.
  2. Nous devons mieux communiquer les avantages du journalisme indépendant parce que nous ne pouvons assumer que les gens reconnaissent sa valeur.
  3. Pour avoir confiance dans le journalisme, les journalistes doivent être digne de confiance.
  4. Les journalistes devraient faire des reportages plus positifs.
  5. Nous devons offrir une formation en culture médiatique dans les programmes scolaires.

Je trouve que ces suggestions sont très intéressantes. J’ajouterais (et c’est peut-être une question de culture médiatique) qu’il serait important d’aider les gens à comprendre la distinction entre journalistes, chroniqueurs et éditorialistes. Nathalie Collard l’explique bien dans « Confusion des genres« .

La post-vérité est un phénomène radicalement différent des mensonges classiques

Je suis en pleine lecture du superbe livre « Postvérité et autres énigmes » du professeur de philosophie Maurizio Ferraris. Le résumé du livre dit tout : « Combien de vérités y a-t-il dans la postvérité ? Même s’il est tentant de dire que les fake news ont toujours existé, que le mensonge est un ingrédient constitutif de la politique et de la vie et qu’il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil ; même si l’on a envie de couper court en disant qu’il s’agit tout au plus de faire attention à ce que l’on lit comme on fait attention à ce que l’on mange et à ce que l’on boit, la postvérité est devenue un concept philosophique incontournable. Son émergence souligne une caractéristique essentielle du monde contemporain : l’alliance entre le pouvoir extraordinairement moderne d’internet et la plus ancienne des pulsions humaines, celle d’avoir raison à tout prix. » Jusqu’à maintenant, cette publication est probablement la plus importante de l’année pour moi. En voici un premier extrait :

S’obstiner à soutenir qu’il n’y rien de nouveau [à propos de la post-vérité] ne signifie pas seulement nier l’évidence, mais surtout ne pas vouloir tirer les conséquences évidentes du fait que la facilité avec laquelle on fabrique du faux acquiert une puissance toujours plus grande dans la mesure où elle vient après une longue vague de discrédit idéologique du vrai, considéré comme source d’oppression et de dogmatisme, auquel il fallait opposer, au nom de l’épanouissement de l’humain, la force des narrations et des vérités alternatives, quand il ne s’agissait pas de l’énorme et séduisante puissance du pseudos et du mythos opposés au logos aride et tyrannique.

Ferraris nous explique dans ce texte qu’il est important de considérer la post-vérité comme étant un phénomène radicalement différent des mensonges classiques, car celle-ci s’ancre directement dans la lignée des philosophes post-modernes du XXème siècle. Plusieurs d’entres eux étaient « sceptiques vis-à-vis de la vérité absolue ou des prétentions à des vérités universelles ». Tout ceci est accéléré par le phénomène de l’individualisme qui poussé à l’extrême propose l’atomisation de la vérité, c’est-à-dire que chaque individu a droit à sa propre vérité pour pouvoir se réaliser.