Comment expliquer la popularité des jeux d’évasion

Dans un splendide article de fond du magazine Vox sur les jeux d’évasion (les « escape games »), la journaliste Rachel Sugar évoque plusieurs facteurs pour expliquer leur popularité, mais cet extrait m’a particulièrement intéressé :

Escape rooms are an antidote: They require you to exist, in real life, with other real-life people, in the same place, at the same time, manipulating tangible objects. But you only have to do it for an hour! High intensity, low commitment. You get the thrill of deep connection, but you don’t have to, like, talk about your feelings. (…)
They are the opposite of first-person video games, and also the next logical step. In an escape room, it isn’t your digital avatar that’s the hero; it’s actually you, in your actual body. You don’t know what the pattern is, but you can rest assured there is one. For one hour, if you think hard enough, you get to live in a world that makes sense.

J’ai essayé un jeu d’évasion l’an dernier chez Komnata Quest à Brooklyn. C’est une expérience fantastique. Je l’ai fait avec ma conjointe et ça a été 55 minutes de pur plaisir! Mais revenons à l’analyse de Rachel Sugar. De ce que je comprends aussi, il arrive régulièrement que des inconnu.es soient jumelé.es pour réussir le défi du jeu d’évasion. Personnellement, je n’aurais pas envie de le faire avec des gens que je ne connais pas, mais ce désir correspondrait tout à fait à la thèse que j’ai exploré dans ces deux billets à propos du phénomène « free hugs », cette envie de connexions et d’expériences physiques dans un monde de plus en plus dématérialisé.

Le phénomène « Free Hugs » (la suite)

Le 8 juillet dernier, dans un billet, je traitais d’une tendance observée à la foire Japan Expo 2019 : l’observation de centaines de participants se promenant avec des pancartes, t-shirts, bandeaux et autres masques buccaux portant l’inscription « Free Hugs ». Dans mon analyse, je supputais que cette tendance émergeait de deux phénomènes principaux : i) le fait que « nous nous sentons de plus en plus seuls »; ii) en cette époque #metoo, le message « free hugs » est clair. Les limites de la rencontre sont précises et sans ambiguïté. Je t’offre un câlin gratuit et c’est tout.

Madame Vigée-Lebrun et sa fille, Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, 1789 [domaine public]. Image trouvée sur Wikipedia.

Dans une lettre publiée dans le New York Times du 13 juillet 2019, l’autrice Courtney Maum évoque un sujet similaire sous le titre «Please touch me ». Elle se demande : « Has intimacy gone so far out of style that it was poised for a comeback? » et ajoute : « Could the pendulum be swinging from “Don’t touch me!” to “Please touch me again”? ». Elle observe la montée de phénomènes tels que celui des câlineurs professionnels. Experte en tendances, elle pose l’hypothèse que nous sommes probablement à la toute veille d’un retour de l’intimité après des années de distance physique et elle offre des scénarios possibles de ce retour. Elle n’évoque pas le phénomène « free hugs », mais à mon avis, cela s’inscrit totalement dans son analyse.

Le phénomène « Free Hugs »

Lors d’un passage récent à Paris, j’en ai profité pour visiter la Japan Expo, la grand-messe annuelle des amateurs-trices de manga et d’anime. D’ailleurs, ce salon est un des plus grands en France avec 240,000 festivaliers sur les quatre jours de l’événement.

Pour le chasseur de tendances à l’œil aguerri, ce genre de manifestation permet l’observation de phénomènes émergents. Ce salon n’a pas déçu. J’ai pu y observer des centaines d’adolescents et de jeunes adultes se promenant avec des pancartes, t-shirts, bandeaux et autres masques buccaux portant l’inscription « Free Hugs ». Plusieurs exposants en offraient à la vente également.

Le site ActuaBD a relevé la tendance également (la documentant via plusieurs photos d’ailleurs) et la décrit comme suit : « C’est une des caractéristiques de la Japan Expo et de ce genre de manifestations populaires. Les jeunes gens qui défilent en bande avec une pancarte « Free Hugs » (câlins gratuits) et qui distribuent des embrassades bon enfant avec le sourire, rien que pour exprimer le plaisir d’être là. ». Je connais évidemment le phénomène, qui a émergé en 2004 en Australie, mais c’est la première fois que je le voyais à cette échelle. En cherchant sur internet, je découvre qu’il y a plusieurs mentions (sur Reddit et autres groupes de discussion) depuis 4-5 ans et que cette manifestation semble surtout être liée aux conventions liées à la culture japonaise (mais apparaît de plus en plus dans les autres salons à thématique « geek »).

Le salon Japan Expo 2019 de Paris
(auteur : Sébastien Provencher)

En cette époque #metoo, il peut sembler curieux de voir tous ces jeunes offrir des câlins gratuits, mais je trouve qu’il y a quelques éléments de décodage intéressants. D’abord, le message est clair : « free hugs ». Les limites de la rencontre sont claires et sans ambiguïté. Je t’offre un câlin gratuit et c’est tout. Ensuite, malgré le fait que nous sommes de plus connectés avec les autres via nos outils numériques, les études démontrent que nous nous sentons de plus en plus seuls. Cet article du Independent mentionne d’ailleurs que jusqu’à 80 % des adolescents disent souvent se sentir seul contre 50 % des personnes âgées. Finalement, le salon permet la rencontre « in real-life » de fans de la même sous-culture. Le sentiment d’appartenance est donc d’autant plus fort, levant de ce fait, une première barrière.

Et vous, comment décodez-vous ce mouvement ?

Pourquoi sommes-nous si impatients ?

Article éclairant sur l’impatience si présente à notre époque dans le journal Le Monde du 26 juin 2019. Extrait d’un commentaire de la sociologue italienne Carmen Leccardi :

Carmen Leccardi
Source : site de l’Università di Milano-Bicocca

L’impatience croissante des individus résulte d’une évolution sur plusieurs siècles liée au passage du temps cyclique des sociétés prémodernes, en relation avec les rythmes naturels, au temps linéaire des sociétés industrielles où la vitesse est placée au centre. (…) Cependant, la pression, ces dernières décennies, des marchés financiers sur la production et la performance, tout comme la simultanéité proposée par les outils numériques, a intensifié cette tendance. (…) L’impatience est le résultat d’une vie sociale par l’idée de vitesse.

Effets pervers de l’accélération, nous sommes désormais une société impatiente. J’avais d’ailleurs traité de ce sujet dans un billet le 21 avril 2019. À propos d’accélération, j’ai commencé la lecture du fabuleux livre « Accélération : une critique sociale du temps » de Hartmut Rosa. Celui-ci nous explique que les individus sont aujourd’hui confrontés à trois types différents d’accélération. D’abord, l’accélération technique (résultat du progrès technologique). Ensuite, l’accélération du rythme de vie (bien expliqué ci-dessus par Carmen Leccardi). Finalement, une accélération sociale, qui est l’accélération de la vitesse des transformations sociales et culturelles. Et c’est la combinaison des trois accélérations qui nous conduisent à une crise du temps. Rosa ajoute que celle-ci « a mené à la perception largement répandue d’un temps de crise » Ce qui expliquerait alors le sentiment anxiogène qui habite une partie de la population.

Le rôle du Web dans la propagation des légendes urbaines et des théories du complot

Photo: Librairie Mollat [CC BY 3.0]

Dans un chapitre intitulé « Internet peut favoriser la crédulité » dans le superbe livre « Des têtes bien faites » (déjà mentionné ici et ici), le sociologue Gérald Bronner nous explique le rôle de l’Internet et du Web dans la propagation des légendes urbaines et des théories du complot :

L’apparition d’Internet a permis de s’affranchir des contraintes de l’oralité et donc de stabiliser de nombreux récits. Elle a aussi offert une possibilité de mémorisation accrue des récits en les rendant disponibles de façon permanente. Tout cela autorise, et c’est le plus important, des processus cumulatifs, une mutualisation des arguments de la croyance.

(…)

Ce qu’Internet offre à ces mythologies du complot, c’est donc aussi un temps d’incubation réduit qui donne une pérennité à ces fables car dès qu’elles sont formalisées sur la toile, elles y demeurent.

Je retiens de cette analyse deux notions. D’abord, la stabilisation, qui fixe le récit, le rend moins mouvant. Ensuite, la pérennité, qui rend permanente ces légendes urbaines, dès qu’elles sont affichés sur le Web.

Une épidémie globale de nostalgie

Dans une chronique récente sur France Culture, Brice Couturier nous parle de l’ultime livre du sociologue Zygmunt Bauman, Retrotopia. Il y observe combien l’épidémie globale de nostalgie qui frappe la planète a pris le relais de l’ancienne épidémie de frénésie progressiste du vingtième siècle. Extrait :

Son prognostic, c’était que la réaction prendrait la forme d’une tribalisation. Voyez ces internautes en quête de zones de confort où chacun se retrouve en situation, aidés par la technologie numérique, de faire sa petite cuisine informationnelle. Autant dire que la lisibilité du monde n’en ressort pas améliorée. Toutes sorte des démagogues, des politiciens de la colère, prospèrent sur l’exploitation des clivages identitaires. Ils prétendent protéger leur petite tribu, en clôturer le territoire, en chasser les étrangers, sous prétexte d’en restaurer l’harmonie perdue. De ce fait, c’est le passé, un passé mythifié comme âge d’or de la cohérence sociale et de la prévisibilité des comportements qui est devenu notre idéal. Un passé reconstruit par les souvenirs. (…) Après l’âge du progressisme, nous sommes entré dans un âge du régressisme.

Plusieurs thème ressortent de cette analyse. D’abord, on peut penser qu’une partie de la population s’est sentie laissé-pour-compte par l’accélération, par ce qu’on a appelé le « progrès » au vingtième siècle. Ensuite, l’échelle mondiale des plateformes numériques nous permet désormais de nous enfermer dans des groupes, et cela nous mènent directement à la pensée de groupe. Finalement, on trouve des politiciens prêts à utiliser ces tendances pour se faire élire.

Nicolas Gauvrit à propos de l’esprit critique

Nicolas Gauvrit, source : compte Twitter

L’esprit critique, c’est la capacité à raisonner de manière autonome et rationnelle. (…) Mais plus je regarde ce qui tourne autour de l’esprit critique et plus je me demande si en fait la vraie bonne définition de l’esprit critique, c’est pas juste l’intelligence. (…) Quand on imagine quelqu’un d’intelligent, c’est quelqu’un qui n’est pas naif, ne se fait pas rouler facilement mais qui en même temps n’est pas rigide, qui peut évoluer dans ses croyances si on lui apporte des preuves qu’il a tort.

(…)

C’est toujours entre deux l’esprit critique. On parle parfois de l’art du doute. Mais ça ne veut pas dire douter de tout. Et une des craintes que l’on a justement pour certaines pédagogies qui sont utilisées pour développer l’esprit critique, c’est qu’on développe le scepticisme et qu’on fasse des gens qui ne croient plus à rien. (…) Il faut trouver un équilibre entre la naïveté et la rigidité.

Nicolas Gauvrit, psychologue et mathématicien français spécialisé en science cognitive

Source : Comment former notre esprit critique ?, La Grande table, France Culture, 17 janvier 2019