Il faut repenser l’intimité. Elle n’est pas fermeture.

Nous sommes tous sous vidéosurveillance, nous sommes tous géolocalisés, nous sommes tous hyperconnectés. Alors, est-ce qu’il va falloir en venir à murer notre espace personnel et donner raison aux nostalgiques d’un monde d’avant. C’est quand même étonnant cette société où l’on poste sur son mur mille indices personnels, mille traces qu’on donne à voir, tout en revendiquant la liberté de protéger son intimité. Et en même temps, on assiste un peu partout dans le monde à l’édification de frontières, de vrais murs renforcés par les technologies les plus pointues, pour se fermer, pour empêcher l’autre, l’étranger, de pénétrer dans notre intimité.

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Il faut repenser l’intimité. Elle n’est pas fermeture. Elle permet d’engager une relation avec quelqu’un qu’on a choisi, qu’on a nommé. Sans cet accord, l’altérité devient une trahison et sans cette option, ça devient une solitude.

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Je pense qu’on est dans un moment de l’intimité en danger et ce sera une très grande perte.

Muriel Flis-Trèves,  psychanalyste

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.

Vie privée versus transparence

Ce qui faisait la singularité de l’idéal de la transparence quand il a été créé pendant Les Lumières, c’était l’idée qu’il fallait faire en sorte de rendre le pouvoir transparent, pour éviter qu’à l’abri de l’opacité, il puisse exercer des pressions contre les citoyens. En même temps que l’on inventait la transparence des pouvoirs, on inventait la vie privée. L’un allait nécessairement avec l’autre. La confusion vient du fait que la transparence aujourd’hui est non seulement réclamée pour les pouvoirs mais aussi pour tout un chacun. Il faudrait que l’honnête homme puisse se présenter nu devant Dieu et ses semblables. Or, cela est une rupture parce que la vie privée doit continuer à être protégée. Le secret doit continuer à être protégé lorsqu’il est légitime, lorsqu’il préserve un espace de vie privée qui n’a pas à être dévoilé. La question qui se pose est : jusqu’où pourrons-nous résister à ce mouvement qui a tendance à vouloir tout dévoiler ?

Mathias Chichportich, avocat

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.

Médias sociaux, intimité, mise en scène et vide narcissique

La plupart des gens disent que, sur internet, les gens ne se montrent pas, ne disent pas vraiment leur intimité. Ils se mettent en scène. Et je trouve que finalement ce n’est pas parce qu’on se met en scène que ce n’est pas vrai. Et cette façon de se mettre en scène, c’est une autre façon de gérer sa propre réalité. Et cette mise en scène, elle fait aussi partie de la réalité des gens.

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Ce qui est en train de se jouer, c’est la place du secret, la place de l’intimité, la place de son jardin personnel. Est-ce qu’on est capable de ne pas communiquer aux autres ce qu’on n’a pas envie de communiquer. Est-ce qu’il y a une place pour cela? Est-ce qu’il y a un endroit où on peut garder une discrétion?

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J’ai l’impression que les gens qui vont poster sur internet des fragments de leur vie pour une espèce de popularité virtuelle qui, parfois, est au-delà de l’amitié vécue, ce qui est assez intéressant. Ils ont besoin d’avoir une célébrité passagère, une illusion d’être célèbre, d’avoir des gens qui approuvent. Tout cela est d’ailleurs fonction des « likes », des « followers », des abonnées et on a l’impression que finalement leur transparence est très importante parce que c’est une façon de se faire connaitre.

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Je pense que ce qui se montre sur internet, c’est plus quelque chose de l’ordre de l’exhibition parce que c’est très répétitif, très codifié. Et finalement, les gens qui postent des choses sur internet montrent certaines choses d’eux. C’est peut-être une mise en scène de soi mais cette mise en scène de soi, elle fait partie du réel de soi. Et on a l’impression que l’estime de soi se fonde sur ça et c’est une estime de soi qui est un peu virtuelle évidemment. Alors, est-ce que ça ne va pas aboutir après dans la vie réelle à une prise de conscience d’un vide narcissique. Et c’est ce vide narcissique qui est rempli par ce qu’on poste sur internet.

Muriel Flis-Trèves,  psychanalyste

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.

Pourquoi autant de gens vont sur internet pour raconter des morceaux de leur intimité?

Sur les chats, les forums, les blogues, en fait c’est autre chose qui se passe. La plupart d’entre nous y vont pour proposer à des interlocuteurs inconnus, ou parfois connus, des aspects de leur intimité dont il ne connaisse pas encore vraiment la valeur. C’est ce que j’ai appelé le désir d' »extimité » (…). C’est le désir d’extérioriser des fragments de son intimité de façon à les faire reconnaitre et valider par d’autres. L’extimité ne s’oppose pas à l’intimité bien sûr. Mais ils ne peuvent se comprendre que si on les articule avec un troisième terme, qui est l’estime de soi. Qu’est-ce qui fait qu’autant de gens vont sur internet, raconter des morceaux de leur intimité, donc satisfaire à ce désir d' »extimité » ? Ils y vont parce qu’ils pensent que ça va renforcer leur estime d’eux-mêmes.

– Serge Tisseron, docteur en psychologie, psychiatre, et psychanalyste français.

Citation tirée de l’épisode de « La Grande Table » (France Culture) du 2 janvier 2019, intitulé Faut-il craindre un avenir sans intimité ?

La nécessité d’écrire dans un monde complexe qui s’accélère

Me voici de retour avec un nouveau blogue. Le besoin d’écrire est plus fort que tout. J’y réfléchissais sérieusement à la suite d’un échange courriel récent avec l’ami Patrick Tanguay dans lequel je lui mentionnais mon grand intérêt pour la philosophie. Et lui de me répondre : « Blogues-tu quelque part? J’aimerais bien voir tes recommandations de philo ». C’était la petite poussée dont j’avais besoin pour que la machine redémarre.

En effet, j’ai connu deux épisodes continus de blogage. Un premier de 2006 à 2012, s’étalant sur la durée de mon premier startup. Cinq billets par jour pendant 6 ans m’ont permis de décoder la montée des médias sociaux et la transformation des médias locaux. Un deuxième en 2014-2015, s’étalant aussi sur la durée de mon second startup, m’a permis de pratiquer le travail à haute voix (le « working out loud », expliqué ici par mon amie la professeure Claudine Bonneau).

Mon blogue me servait à poser des pistes de réflexion qui, sur le long terme, menaient à des révélations. Ma propre expérience de blogue m’a démontré que l’on contribue mieux à une conversation plus globale (industrielle ou de société) si on met par écrit les mots, les pensées. On peut aussi y référer dans le temps. D’ailleurs, Jacques Darriulat, philosophe, le dit : « On n’écrit pas pour dire ce qu’on pense. On écrit pour chercher ce qu’on pense ».

Depuis deux ans, une nouvelle urgence de décodage a émergé en moi. L’élection de Donald Trump aux États-Unis, le référendum du Brexit au Royaume-Uni, la montée des infox et leur influence sur la société ont surpris beaucoup de gens, dont moi-même. J’ai voulu mieux comprendre ce qui s’était passé et plusieurs observateurs dans mon fil Twitter ont mentionné que la philosophie, notamment l’oeuvre de Jean Baudrillard, pouvait servir de prisme. Mon père, l’historien Jean Provencher, m’a fait cadeau de Simulacres et simulation et cette lecture m’a complètement soufflé. J’ai commencé à m’intéresser activement à la philosophie comme guide de la société moderne.

Francis Eustache, chercheur en neuropsychologie disait récemment : « On est dans une situation où le progrès des outils va beaucoup plus vite que nos capacités d’assimilation. » Évoluant professionnellement depuis plus de 25 ans dans un univers numérique, je constate cette accélération constante. Et cette accélération donne à plusieurs l’impression d’être laissés pour compte. Cette même accélération est aussi un défi actuel pour notre mémoire interne, pour analyser ce qui se passe. Dans ce contexte, je veux continuer à d’apporter ma pierre à l’édifice de façon efficace. Le même Francis Eustache : « Le principe du fonctionnement de la mémoire, c’est de trouver un équilibre entre la mémoire interne, celle qui fait la synthèse, et les mémoires externes. L’écriture est un bon exemple de mémoire externe. ». Voilà le pourquoi du blogue.

Depuis ma lecture de Baudrillard, j’ai découvert plusieurs autres pistes de réflexion. Mes sujets de lecture préférés depuis deux ans sont les suivants :

  • les fausses nouvelles (infox ou « fake news »). Pourquoi les partage-t-on? À quoi servent-elles? J’attend d’ailleurs avec impatience la sortie de la version française du prochain livre du professeur Maurizio Ferraris, philosophe italien à l’université de Turin.
  • la droitisation du monde. Qu’est-ce qui explique ce mouvement vers le néolibéralisme, vers la droite depuis 40 ans? (sujet exploré par le sociologue François Cusset)
  • la montée de la violence économique et sociale, alors que la violence « physique » semble se résorber (sujet exploré aussi par François Cusset)
  • toutes les mises en scène qui aujourd’hui semblent être encore plus de rigueur dans la société (les simulacres et simulations de Baudrillard).
  • les nouvelles utopies réalistes, comment fait-on évoluer nos sociétés vers un monde meilleur (sujet exploré par l’historien Rutger Bregman)
  • l’accélération et la résonance (sujets de prédilection du sociologue Hartmut Rosa)
  • l’impact des nouvelles technologies sur la société

Mon blogue s’appelle « Des équilibres« , jeux de mots sur la nécessité d’écrire, d’analyser pour se rééquilibrer dans un monde qui semble perpétuellement en déséquilibre. Ce blogue me servira surtout pour inscrire dans la permanence des notes et réflexions sur différents sujets incluant ceux se trouvant ci-dessus. Il s’en dégagera peut-être (ou non!) un ou des fils conducteurs qui m’aideront à mieux comprendre notre monde.

Loin de moi de me prétendre un expert en philosophie, sociologie ou anthropologie. Mes réflexions reposeront sur les épaules de géantes et de géants, professeurs, journalistes, chercheurs, sociologues, historiens, philosophes. Et mon interprétation sera peut-être bien naïve.

J’espère que vous me suivrez dans ces réflexions à haute voix et que vous aussi y apporterez votre pierre à l’édifice par vos commentaires sous mes billets ou par billet de blogue interposé. Au plaisir de partager avec vous.