Baudrillard et les conséquences de l’indifférence politique

Pourquoi ne pourrait-il pas y avoir une indifférenciation politique, qui ne serait pas forcément le dernier mot de l’histoire, avec, à un moment donné, un retournement, une haine de… Peut-être que les dernières pulsions sont contre l’histoire, contre le politique. Peut-­être que ce qui fait événement maintenant se fabrique non plus dans le sens de l’histoire ou dans la sphère politique, mais contre. Il y a une désaffection, un ennui, une indifférence, qui peuvent brusque­ment se cristalliser de façon plus violente, selon un processus de passage instantané à l’extrême, s’accélérer aussi. L’indiffé­rence n’est pas du tout la mer d’huile, l’encéphalogramme plat. L’indifférence est aussi une passion. (…) L’indifférence décrit une situation originale, nouvelle qui n’est pas l’absence ou le rien. Les masses, par exemple, sont des corps indifférents, mais il y a des violences ou des virulences de masses. L’indifférence, ça fait des dégâts. Le terme indifférence peut paraître plat, mais il peut aussi passer à l’état incandescent. Il y a certainement une violence de l’indifférence.

Jean Baudrillard, philosophe

Encore un texte de Baudrillard qui semble avoir été écrit tout récemment. On peut y comprendre que le désengagement politique ne date pas d’hier et que celui-ci peut mener à plusieurs formes de violence.

Source : Jean Baudrillard : « La haine peut être une ultime réaction vitale », Nouveau Magazine Littéraire, Été 1994.

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Christian Salmon: « On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous »

La situation est paradoxale parce qu’avec la crise de la souveraineté étatique, vous avez d’un côté des pouvoirs sans visage. On a découvert à l’occasion de la crise grecque ce groupe européen sans statut, sans vote, qui dirige en fait la politique. Et nous avons des visages sans pouvoir qui sont nos chefs d’état. Ils peuvent faire illusion pendant un certain temps et c’est ce qu’a essayé de faire Emmanuel Macron en rechargeant la fonction présidentielle avec de la littérature. Tous ses discours, dès sa première apparition devant les Tuileries, c’est une sorte de « Baudrillard-ready », de présidence symbolique, détachée de tout enracinement réel, une sorte de politique spectrale. C’est le pouvoir au-delà même de la puissance d’agir qui n’est plus que virtualité, représentation.

(…)

Je suis plutôt baudrillardien que nostalgique. La dimension politique a perdu toute fonction. On est en transition entre deux grandes crises qu’on pourrait situer entre 1989 et la crise de 2008, qui déshabille complètement la fonction politique. La puissance d’agir s’est transformée en volontarisme impuissant. On a des états qui sont désarmés d’où la montée des populismes mais qui sont au fond des sortes de révoltes liées à l’insouveraineté. Tout est spectral. La gouvernance est spectrale, l’opposition, la subversion, la révolution est aussi spectrale. On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous. Des événements qui ne correspondent pas à une rationalité, y compris dans le mouvement des Gilets jaunes. On le voit qu’il y a une sorte de parodie d’insurrection.

Christian Salmon, écrivain

Pour mieux comprendre ce concept d’événements voyous, je vous renvoie au brillantissime article de Jean Baudrillard, « Place aux événements voyous » publié en 2006 dans Libération. Dans celui-ci, Baudrillard nous explique que les événements voyous sont des « événements complices, plus ou moins aveugles, d’événements imprévisibles, récalcitrants ». Il ajoute « Là, le système, qui n’a sans doute plus rien à craindre de la révolution, ferait bien de se méfier de ce qui se développe ainsi dans le vide. Car plus s’intensifie la violence intégriste du système, plus il y aura de singularités qui se dresseront contre elle, plus il y aura d’événements voyous. « 

Source: entrevue à l’émission Signes des Temps (France Culture) sur « L’effondrement des récits« 

La nécessité d’écrire dans un monde complexe qui s’accélère

Me voici de retour avec un nouveau blogue. Le besoin d’écrire est plus fort que tout. J’y réfléchissais sérieusement à la suite d’un échange courriel récent avec l’ami Patrick Tanguay dans lequel je lui mentionnais mon grand intérêt pour la philosophie. Et lui de me répondre : « Blogues-tu quelque part? J’aimerais bien voir tes recommandations de philo ». C’était la petite poussée dont j’avais besoin pour que la machine redémarre.

En effet, j’ai connu deux épisodes continus de blogage. Un premier de 2006 à 2012, s’étalant sur la durée de mon premier startup. Cinq billets par jour pendant 6 ans m’ont permis de décoder la montée des médias sociaux et la transformation des médias locaux. Un deuxième en 2014-2015, s’étalant aussi sur la durée de mon second startup, m’a permis de pratiquer le travail à haute voix (le « working out loud », expliqué ici par mon amie la professeure Claudine Bonneau).

Mon blogue me servait à poser des pistes de réflexion qui, sur le long terme, menaient à des révélations. Ma propre expérience de blogue m’a démontré que l’on contribue mieux à une conversation plus globale (industrielle ou de société) si on met par écrit les mots, les pensées. On peut aussi y référer dans le temps. D’ailleurs, Jacques Darriulat, philosophe, le dit : « On n’écrit pas pour dire ce qu’on pense. On écrit pour chercher ce qu’on pense ».

Depuis deux ans, une nouvelle urgence de décodage a émergé en moi. L’élection de Donald Trump aux États-Unis, le référendum du Brexit au Royaume-Uni, la montée des infox et leur influence sur la société ont surpris beaucoup de gens, dont moi-même. J’ai voulu mieux comprendre ce qui s’était passé et plusieurs observateurs dans mon fil Twitter ont mentionné que la philosophie, notamment l’oeuvre de Jean Baudrillard, pouvait servir de prisme. Mon père, l’historien Jean Provencher, m’a fait cadeau de Simulacres et simulation et cette lecture m’a complètement soufflé. J’ai commencé à m’intéresser activement à la philosophie comme guide de la société moderne.

Francis Eustache, chercheur en neuropsychologie disait récemment : « On est dans une situation où le progrès des outils va beaucoup plus vite que nos capacités d’assimilation. » Évoluant professionnellement depuis plus de 25 ans dans un univers numérique, je constate cette accélération constante. Et cette accélération donne à plusieurs l’impression d’être laissés pour compte. Cette même accélération est aussi un défi actuel pour notre mémoire interne, pour analyser ce qui se passe. Dans ce contexte, je veux continuer à d’apporter ma pierre à l’édifice de façon efficace. Le même Francis Eustache : « Le principe du fonctionnement de la mémoire, c’est de trouver un équilibre entre la mémoire interne, celle qui fait la synthèse, et les mémoires externes. L’écriture est un bon exemple de mémoire externe. ». Voilà le pourquoi du blogue.

Depuis ma lecture de Baudrillard, j’ai découvert plusieurs autres pistes de réflexion. Mes sujets de lecture préférés depuis deux ans sont les suivants :

  • les fausses nouvelles (infox ou « fake news »). Pourquoi les partage-t-on? À quoi servent-elles? J’attend d’ailleurs avec impatience la sortie de la version française du prochain livre du professeur Maurizio Ferraris, philosophe italien à l’université de Turin.
  • la droitisation du monde. Qu’est-ce qui explique ce mouvement vers le néolibéralisme, vers la droite depuis 40 ans? (sujet exploré par le sociologue François Cusset)
  • la montée de la violence économique et sociale, alors que la violence « physique » semble se résorber (sujet exploré aussi par François Cusset)
  • toutes les mises en scène qui aujourd’hui semblent être encore plus de rigueur dans la société (les simulacres et simulations de Baudrillard).
  • les nouvelles utopies réalistes, comment fait-on évoluer nos sociétés vers un monde meilleur (sujet exploré par l’historien Rutger Bregman)
  • l’accélération et la résonance (sujets de prédilection du sociologue Hartmut Rosa)
  • l’impact des nouvelles technologies sur la société

Mon blogue s’appelle « Des équilibres« , jeux de mots sur la nécessité d’écrire, d’analyser pour se rééquilibrer dans un monde qui semble perpétuellement en déséquilibre. Ce blogue me servira surtout pour inscrire dans la permanence des notes et réflexions sur différents sujets incluant ceux se trouvant ci-dessus. Il s’en dégagera peut-être (ou non!) un ou des fils conducteurs qui m’aideront à mieux comprendre notre monde.

Loin de moi de me prétendre un expert en philosophie, sociologie ou anthropologie. Mes réflexions reposeront sur les épaules de géantes et de géants, professeurs, journalistes, chercheurs, sociologues, historiens, philosophes. Et mon interprétation sera peut-être bien naïve.

J’espère que vous me suivrez dans ces réflexions à haute voix et que vous aussi y apporterez votre pierre à l’édifice par vos commentaires sous mes billets ou par billet de blogue interposé. Au plaisir de partager avec vous.