La vitesse de la société a détraqué notre horloge interne

Un article du magazine Nautilus tente de nous expliquer un nouveau phénomène : « la rage de la lenteur », quand nous nous mettons en colère parce que les choses/les gens sont « trop » lents. Extrait :

Source : Pixabay

Once upon a time, cognitive scientists tell us, patience and impatience had an evolutionary purpose. They constituted a yin and yang balance, a finely tuned internal timer that tells when we’ve waited too long for something and should move on. When that timer went buzz, it was time to stop foraging at an unproductive patch or abandon a failing hunt.

“Why are we impatient? It’s a heritage from our evolution,” says Marc Wittmann, a psychologist at the Institute for Frontier Areas of Psychology and Mental Health in Freiburg, Germany. Impatience made sure we didn’t die from spending too long on a single unrewarding activity. It gave us the impulse to act.

But that good thing is gone. The fast pace of society has thrown our internal timer out of balance. It creates expectations that can’t be rewarded fast enough—or rewarded at all. When things move more slowly than we expect, our internal timer even plays tricks on us, stretching out the wait, summoning anger out of proportion to the delay. (…)

Slow things drive us crazy because the fast pace of society has warped our sense of timing. Things that our great-great-grandparents would have found miraculously efficient now drive us around the bend. Patience is a virtue that’s been vanquished in the Twitter age.

Voici un des effets pervers de cette sensation d’accélération qui nous touche tous. Plutôt que de se mettre en colère contre autrui, mieux vaut comprendre ce mécanisme et le désamorcer.

Êtes-vous dépendant à l’activité ?

Action addiction is an advanced sort of laziness. It keeps us busily occupied with tasks. The busier we keep ourselves, the more we avoid being confronted with questions of life and death. As we keep ourselves occupied with tasks, important or not, we avoid facing life. We keep a safe and comfortable distance to the issues that are sometimes hard to look at. Have we chosen the right career? Are we present enough with our children? Is our life purposeful?

Un des thèmes de ce blogue est l’accélération, cette sensation que la vie s’accélère de plus en plus. Évidemment, si nous avons la perception que la vie s’accélère, nous ressentirons aussi le besoin d’accélérer nous-même, pour mieux suivre la parade. Et cela mènera à un paquet de conséquences inattendues, telle celle décrite ci-dessus.

Source : Carter, Jacqueline; Hougaard, Rasmus, Are You Addicted to Doing?, Mindful.org, 21 février 2019.

La puissance de l’effet gourou

L’effet gourou, c’est le fait qu’on a tendance à croire n’importe quoi quand ça vient d’une figure d’autorité. (…) Ça revient à croire qu’un discours qui ne veut absolument rien dire est profond. C’est un levier formidable pour ceux qui veulent développer le « bullshit » et se faire passer pour des experts en tout et n’importe quoi. (…) Ça vient de la charité interprétative. À priori, normalement, dans les discussions habituelles avec les gens, on assume que c’est vrai et que c’est informatif. (…) Et si en plus c’est quelqu’un qui est expert du domaine, ça doit être profond en plus. (…)

Pour se prémunir de cela, il faut être capable de repérer les situations à risque et de suspendre son jugement. Quand on ne comprend pas une phrase venant de quelqu’un qu’on estime très intelligent et profond, on peut apprendre à dire « sur cette phrase là, je suspend mon jugement ».

Nicolas Gauvrit, psychologue et mathématicien français spécialisé en science cognitive

Très intéressant ce concept d’effet gourou, tel que défini à l’origine par Dan Sperber, anthropologue, linguiste et chercheur en sciences cognitives. D’ailleurs, plusieurs personnes soulignent que les sources d’expertises traditionnelles sont en perte de confiance depuis quelques années. Peut-être est-ce dû en partie à cet effet gourou et l’abus de « bullshit »? Notamment, je notais il y a quelques semaines l’impact des personnalités publiques sur la propagation des infox. Vous pouvez d’ailleurs en lire plus sur l’effet gourou ici (fichier .pdf).

Source : Comment former notre esprit critique ?, La Grande table, France Culture, 17 janvier 2019

Nicolas Gauvrit à propos de l’esprit critique

Nicolas Gauvrit, source : compte Twitter

L’esprit critique, c’est la capacité à raisonner de manière autonome et rationnelle. (…) Mais plus je regarde ce qui tourne autour de l’esprit critique et plus je me demande si en fait la vraie bonne définition de l’esprit critique, c’est pas juste l’intelligence. (…) Quand on imagine quelqu’un d’intelligent, c’est quelqu’un qui n’est pas naif, ne se fait pas rouler facilement mais qui en même temps n’est pas rigide, qui peut évoluer dans ses croyances si on lui apporte des preuves qu’il a tort.

(…)

C’est toujours entre deux l’esprit critique. On parle parfois de l’art du doute. Mais ça ne veut pas dire douter de tout. Et une des craintes que l’on a justement pour certaines pédagogies qui sont utilisées pour développer l’esprit critique, c’est qu’on développe le scepticisme et qu’on fasse des gens qui ne croient plus à rien. (…) Il faut trouver un équilibre entre la naïveté et la rigidité.

Nicolas Gauvrit, psychologue et mathématicien français spécialisé en science cognitive

Source : Comment former notre esprit critique ?, La Grande table, France Culture, 17 janvier 2019

Il faut repenser l’intimité. Elle n’est pas fermeture.

Nous sommes tous sous vidéosurveillance, nous sommes tous géolocalisés, nous sommes tous hyperconnectés. Alors, est-ce qu’il va falloir en venir à murer notre espace personnel et donner raison aux nostalgiques d’un monde d’avant. C’est quand même étonnant cette société où l’on poste sur son mur mille indices personnels, mille traces qu’on donne à voir, tout en revendiquant la liberté de protéger son intimité. Et en même temps, on assiste un peu partout dans le monde à l’édification de frontières, de vrais murs renforcés par les technologies les plus pointues, pour se fermer, pour empêcher l’autre, l’étranger, de pénétrer dans notre intimité.

(…)

Il faut repenser l’intimité. Elle n’est pas fermeture. Elle permet d’engager une relation avec quelqu’un qu’on a choisi, qu’on a nommé. Sans cet accord, l’altérité devient une trahison et sans cette option, ça devient une solitude.

(…)

Je pense qu’on est dans un moment de l’intimité en danger et ce sera une très grande perte.

Muriel Flis-Trèves,  psychanalyste

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.

Médias sociaux, intimité, mise en scène et vide narcissique

La plupart des gens disent que, sur internet, les gens ne se montrent pas, ne disent pas vraiment leur intimité. Ils se mettent en scène. Et je trouve que finalement ce n’est pas parce qu’on se met en scène que ce n’est pas vrai. Et cette façon de se mettre en scène, c’est une autre façon de gérer sa propre réalité. Et cette mise en scène, elle fait aussi partie de la réalité des gens.

(…)

Ce qui est en train de se jouer, c’est la place du secret, la place de l’intimité, la place de son jardin personnel. Est-ce qu’on est capable de ne pas communiquer aux autres ce qu’on n’a pas envie de communiquer. Est-ce qu’il y a une place pour cela? Est-ce qu’il y a un endroit où on peut garder une discrétion?

(…)

J’ai l’impression que les gens qui vont poster sur internet des fragments de leur vie pour une espèce de popularité virtuelle qui, parfois, est au-delà de l’amitié vécue, ce qui est assez intéressant. Ils ont besoin d’avoir une célébrité passagère, une illusion d’être célèbre, d’avoir des gens qui approuvent. Tout cela est d’ailleurs fonction des « likes », des « followers », des abonnées et on a l’impression que finalement leur transparence est très importante parce que c’est une façon de se faire connaitre.

(…)

Je pense que ce qui se montre sur internet, c’est plus quelque chose de l’ordre de l’exhibition parce que c’est très répétitif, très codifié. Et finalement, les gens qui postent des choses sur internet montrent certaines choses d’eux. C’est peut-être une mise en scène de soi mais cette mise en scène de soi, elle fait partie du réel de soi. Et on a l’impression que l’estime de soi se fonde sur ça et c’est une estime de soi qui est un peu virtuelle évidemment. Alors, est-ce que ça ne va pas aboutir après dans la vie réelle à une prise de conscience d’un vide narcissique. Et c’est ce vide narcissique qui est rempli par ce qu’on poste sur internet.

Muriel Flis-Trèves,  psychanalyste

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.

Pourquoi autant de gens vont sur internet pour raconter des morceaux de leur intimité?

Sur les chats, les forums, les blogues, en fait c’est autre chose qui se passe. La plupart d’entre nous y vont pour proposer à des interlocuteurs inconnus, ou parfois connus, des aspects de leur intimité dont il ne connaisse pas encore vraiment la valeur. C’est ce que j’ai appelé le désir d' »extimité » (…). C’est le désir d’extérioriser des fragments de son intimité de façon à les faire reconnaitre et valider par d’autres. L’extimité ne s’oppose pas à l’intimité bien sûr. Mais ils ne peuvent se comprendre que si on les articule avec un troisième terme, qui est l’estime de soi. Qu’est-ce qui fait qu’autant de gens vont sur internet, raconter des morceaux de leur intimité, donc satisfaire à ce désir d' »extimité » ? Ils y vont parce qu’ils pensent que ça va renforcer leur estime d’eux-mêmes.

– Serge Tisseron, docteur en psychologie, psychiatre, et psychanalyste français.

Citation tirée de l’épisode de « La Grande Table » (France Culture) du 2 janvier 2019, intitulé Faut-il craindre un avenir sans intimité ?