Baudrillard et les conséquences de l’indifférence politique

Pourquoi ne pourrait-il pas y avoir une indifférenciation politique, qui ne serait pas forcément le dernier mot de l’histoire, avec, à un moment donné, un retournement, une haine de… Peut-être que les dernières pulsions sont contre l’histoire, contre le politique. Peut-­être que ce qui fait événement maintenant se fabrique non plus dans le sens de l’histoire ou dans la sphère politique, mais contre. Il y a une désaffection, un ennui, une indifférence, qui peuvent brusque­ment se cristalliser de façon plus violente, selon un processus de passage instantané à l’extrême, s’accélérer aussi. L’indiffé­rence n’est pas du tout la mer d’huile, l’encéphalogramme plat. L’indifférence est aussi une passion. (…) L’indifférence décrit une situation originale, nouvelle qui n’est pas l’absence ou le rien. Les masses, par exemple, sont des corps indifférents, mais il y a des violences ou des virulences de masses. L’indifférence, ça fait des dégâts. Le terme indifférence peut paraître plat, mais il peut aussi passer à l’état incandescent. Il y a certainement une violence de l’indifférence.

Jean Baudrillard, philosophe

Encore un texte de Baudrillard qui semble avoir été écrit tout récemment. On peut y comprendre que le désengagement politique ne date pas d’hier et que celui-ci peut mener à plusieurs formes de violence.

Source : Jean Baudrillard : « La haine peut être une ultime réaction vitale », Nouveau Magazine Littéraire, Été 1994.

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Manuel Cervera-Marzal : Parler de post-vérité, cela revient à diaboliser le présent, et à idéaliser le passé.


Selon le dictionnaire d’Oxford, qui lui a accordé le statut de mot de l’année en 2016, la post-vérité désigne une période historique dans laquelle nous serions entrés dans les années 2010, caractérisée par le fait que l’opinion publique ne se forme plus en fonction des faits objectifs, mais en fonction des émotions et des opinions personnelles. Ce constat est repris de manière acritique par tous ceux qui utilisent ce terme. Pour les théoriciens de la post-vérité, la montée du complotisme et du populisme sont des symptômes de cette nouvelle ère. Et sa cause résiderait dans internet et les réseaux sociaux, qui favorisent une inflation de fake news et d’intox.


Je suis en désaccord radical avec ce constat, car je considère que cela revient à diaboliser le présent, et à idéaliser le passé. Concernant le présent, je ne suis pas du tout convaincu qu’internet ait entraîné une baisse de la qualité du débat public. Je ne suis pas aveugle au fait que le complotisme, l’antisémitisme et les fake news se répandent sur internet, et grâce à internet. Mais internet a aussi permis l’émergence de Wikipédia, de nouveaux médias indépendants des marchands d’armes, de blogs qui en 2005 ont permis à des citoyens d’avoir des informations sur le traité constitutionnel européen (TCE) qui n’étaient absolument pas données par la presse nationale, et donc de se forger leur propre opinion de manière relativement éclairée… J’appelle à plus de nuances sur le présent.
Quant au passé, comment peut-on prétendre qu’avant 2016, nous étions dans l’ère de la vérité ? Je n’y crois pas un instant. Les exemples abondent : la propagande publicitaire mise en place aux Etats-Unis dans les années 30 avec les travaux d’Edward Bernays, celle des régimes totalitaires, les fausses promesses sur le diesel propre, le plein emploi, le Watergate, le Rainbow Warrior… Et on peut remonter bien plus loin dans le temps. J’ai l’impression que la post-vérité est un mot à la mode, qui permet de nous rassurer quand on est confronté à un événement imprévisible. Il faut sortir de ce confort.

Manuel Cervera-Marzal, philosophe et sociologue

Intéressant cette réflexion de Manuel Cervera-Marzal sur cette époque qui est qualifiée par plusieurs de « post-vérité », puisqu’on la pense unique et difficilement explicable selon des grilles d’analyse traditionnelles. Je note trois choses : i) il est bon de se rappeler le passé pour pouvoir interpréter le présent, sans penser que nous venons d’entrer dans une époque inqualifiable. Effectivement, comme l’écrit Julian Barnes, « History is a raw onion sandwich, it just repeats, it burps. We’ve seen it again and again this year. Same old story, Same old oscillation between tyranny and rebellion, war and peace, prosperity and impoverishment ». ii) Je note aussi l’intérêt d’élever la réflexion et de peut-être chercher de nouvelles grilles d’analyse. iii) Finalement, je note aussi la mention d’événements imprévisibles qui pourrait être mise en lien avec la réflexion de Baudrillard sur les « événements voyous« .

Dejean, Mathieu (2019). Post-vérité, fake news, “infox” : et s’il fallait s’en réjouir ?, Les Inrockuptibles.


Cette réaction des fans de Bruno Ganz est baudrillardienne

Par Yasu — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, Lien

Mr. Ganz admitted that his convincing performances seemed to transcend reality for some fans. “People really seemed to think of me as a guardian angel” after “Wings of Desire,” he told The Irish Times in 2005. “People would bring their children before me for a blessing or something.” But those fans appeared to have misinterpreted his character’s purpose and powers. “When flying on aeroplanes,” he continued, “they would sometimes say, ‘Now you are with us, nothing can happen.’ It was very funny.”

Pour ces fans, les simulacres de Bruno Ganz (ses rôles dans les films) étaient plus réels que Bruno Ganz lui-même. Très baudrillardien. D’ailleurs, Baudrillard a souvent réfléchi sur le cinéma à travers son oeuvre. On en trouve un bon résumé dans « Jean Baudrillard and film theory« .

Source: Bruno Ganz, Who Played an Angel and Hitler, Is Dead at 77, New York Times, Feb. 16, 2019

Christian Salmon: « On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous »

La situation est paradoxale parce qu’avec la crise de la souveraineté étatique, vous avez d’un côté des pouvoirs sans visage. On a découvert à l’occasion de la crise grecque ce groupe européen sans statut, sans vote, qui dirige en fait la politique. Et nous avons des visages sans pouvoir qui sont nos chefs d’état. Ils peuvent faire illusion pendant un certain temps et c’est ce qu’a essayé de faire Emmanuel Macron en rechargeant la fonction présidentielle avec de la littérature. Tous ses discours, dès sa première apparition devant les Tuileries, c’est une sorte de « Baudrillard-ready », de présidence symbolique, détachée de tout enracinement réel, une sorte de politique spectrale. C’est le pouvoir au-delà même de la puissance d’agir qui n’est plus que virtualité, représentation.

(…)

Je suis plutôt baudrillardien que nostalgique. La dimension politique a perdu toute fonction. On est en transition entre deux grandes crises qu’on pourrait situer entre 1989 et la crise de 2008, qui déshabille complètement la fonction politique. La puissance d’agir s’est transformée en volontarisme impuissant. On a des états qui sont désarmés d’où la montée des populismes mais qui sont au fond des sortes de révoltes liées à l’insouveraineté. Tout est spectral. La gouvernance est spectrale, l’opposition, la subversion, la révolution est aussi spectrale. On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous. Des événements qui ne correspondent pas à une rationalité, y compris dans le mouvement des Gilets jaunes. On le voit qu’il y a une sorte de parodie d’insurrection.

Christian Salmon, écrivain

Pour mieux comprendre ce concept d’événements voyous, je vous renvoie au brillantissime article de Jean Baudrillard, « Place aux événements voyous » publié en 2006 dans Libération. Dans celui-ci, Baudrillard nous explique que les événements voyous sont des « événements complices, plus ou moins aveugles, d’événements imprévisibles, récalcitrants ». Il ajoute « Là, le système, qui n’a sans doute plus rien à craindre de la révolution, ferait bien de se méfier de ce qui se développe ainsi dans le vide. Car plus s’intensifie la violence intégriste du système, plus il y aura de singularités qui se dresseront contre elle, plus il y aura d’événements voyous. « 

Source: entrevue à l’émission Signes des Temps (France Culture) sur « L’effondrement des récits« 

Edgar Morin à propos de la désintégration de la foi dans le progrès

Edgar Morin (Wikipedia)

La mondialisation peut être considérée comme un phénomène qui contribue à unifier la planète. En effet, elle répand, dans le monde entier, l’économie marchande, la science, la technique, l’industrie, mais aussi les normes, les standards du monde occidental. Ce processus d’unification va générer un processus contraire qui se manifeste par l’émergence d’une opposition face à cette unité afin de sauvegarder son identité culturelle, nationale ou religieuse. Cette résistance va être renforcée par l’apparition, à la fin du XXe siècle, d’un événement en apparence anodin : la désintégration de la foi dans le progrès.

(…)

Dès lors, si le progrès est mort, alors le futur est vain. Lorsque l’on a perdu le futur et quand le présent est angoissé et malheureux, que reste-t-il à faire? Le seul moyen d’échapper à cette aporie est de se retourner sur le passé, qui cesse d’être un tissu de superstitions pour devenir un recours. C’est pourquoi, dans le monde apparaissent des phénomènes – que l’on peut nommer intégrisme, fondamentalisme, nationalisme – qui prennent des formes extrêmement diverses mais qui ont pour point commun d’émerger dans les situations de crise.

Edgar Morin, philosophe

Écrit en 2003, ce texte d’Edgar Morin donne l’impression d’avoir été pensé cette semaine, tellement il demeure pertinent dans une grille d’analyse contemporaine. D’ailleurs, je vous suggère aussi la lecture de l’autre texte du livre, celui de Jean Baudrillard, qui décode les attentats du 11 septembre. Il vaut définitivement le détour aussi.

Source : Baudrillard, J., Morin, E., (2003), La violence du monde, Paris, France : Éditions du félin.

Merci à mon père qui m’a fait parvenir ce livre.

La nécessité d’écrire dans un monde complexe qui s’accélère

Me voici de retour avec un nouveau blogue. Le besoin d’écrire est plus fort que tout. J’y réfléchissais sérieusement à la suite d’un échange courriel récent avec l’ami Patrick Tanguay dans lequel je lui mentionnais mon grand intérêt pour la philosophie. Et lui de me répondre : « Blogues-tu quelque part? J’aimerais bien voir tes recommandations de philo ». C’était la petite poussée dont j’avais besoin pour que la machine redémarre.

En effet, j’ai connu deux épisodes continus de blogage. Un premier de 2006 à 2012, s’étalant sur la durée de mon premier startup. Cinq billets par jour pendant 6 ans m’ont permis de décoder la montée des médias sociaux et la transformation des médias locaux. Un deuxième en 2014-2015, s’étalant aussi sur la durée de mon second startup, m’a permis de pratiquer le travail à haute voix (le « working out loud », expliqué ici par mon amie la professeure Claudine Bonneau).

Mon blogue me servait à poser des pistes de réflexion qui, sur le long terme, menaient à des révélations. Ma propre expérience de blogue m’a démontré que l’on contribue mieux à une conversation plus globale (industrielle ou de société) si on met par écrit les mots, les pensées. On peut aussi y référer dans le temps. D’ailleurs, Jacques Darriulat, philosophe, le dit : « On n’écrit pas pour dire ce qu’on pense. On écrit pour chercher ce qu’on pense ».

Depuis deux ans, une nouvelle urgence de décodage a émergé en moi. L’élection de Donald Trump aux États-Unis, le référendum du Brexit au Royaume-Uni, la montée des infox et leur influence sur la société ont surpris beaucoup de gens, dont moi-même. J’ai voulu mieux comprendre ce qui s’était passé et plusieurs observateurs dans mon fil Twitter ont mentionné que la philosophie, notamment l’oeuvre de Jean Baudrillard, pouvait servir de prisme. Mon père, l’historien Jean Provencher, m’a fait cadeau de Simulacres et simulation et cette lecture m’a complètement soufflé. J’ai commencé à m’intéresser activement à la philosophie comme guide de la société moderne.

Francis Eustache, chercheur en neuropsychologie disait récemment : « On est dans une situation où le progrès des outils va beaucoup plus vite que nos capacités d’assimilation. » Évoluant professionnellement depuis plus de 25 ans dans un univers numérique, je constate cette accélération constante. Et cette accélération donne à plusieurs l’impression d’être laissés pour compte. Cette même accélération est aussi un défi actuel pour notre mémoire interne, pour analyser ce qui se passe. Dans ce contexte, je veux continuer à d’apporter ma pierre à l’édifice de façon efficace. Le même Francis Eustache : « Le principe du fonctionnement de la mémoire, c’est de trouver un équilibre entre la mémoire interne, celle qui fait la synthèse, et les mémoires externes. L’écriture est un bon exemple de mémoire externe. ». Voilà le pourquoi du blogue.

Depuis ma lecture de Baudrillard, j’ai découvert plusieurs autres pistes de réflexion. Mes sujets de lecture préférés depuis deux ans sont les suivants :

  • les fausses nouvelles (infox ou « fake news »). Pourquoi les partage-t-on? À quoi servent-elles? J’attend d’ailleurs avec impatience la sortie de la version française du prochain livre du professeur Maurizio Ferraris, philosophe italien à l’université de Turin.
  • la droitisation du monde. Qu’est-ce qui explique ce mouvement vers le néolibéralisme, vers la droite depuis 40 ans? (sujet exploré par le sociologue François Cusset)
  • la montée de la violence économique et sociale, alors que la violence « physique » semble se résorber (sujet exploré aussi par François Cusset)
  • toutes les mises en scène qui aujourd’hui semblent être encore plus de rigueur dans la société (les simulacres et simulations de Baudrillard).
  • les nouvelles utopies réalistes, comment fait-on évoluer nos sociétés vers un monde meilleur (sujet exploré par l’historien Rutger Bregman)
  • l’accélération et la résonance (sujets de prédilection du sociologue Hartmut Rosa)
  • l’impact des nouvelles technologies sur la société

Mon blogue s’appelle « Des équilibres« , jeux de mots sur la nécessité d’écrire, d’analyser pour se rééquilibrer dans un monde qui semble perpétuellement en déséquilibre. Ce blogue me servira surtout pour inscrire dans la permanence des notes et réflexions sur différents sujets incluant ceux se trouvant ci-dessus. Il s’en dégagera peut-être (ou non!) un ou des fils conducteurs qui m’aideront à mieux comprendre notre monde.

Loin de moi de me prétendre un expert en philosophie, sociologie ou anthropologie. Mes réflexions reposeront sur les épaules de géantes et de géants, professeurs, journalistes, chercheurs, sociologues, historiens, philosophes. Et mon interprétation sera peut-être bien naïve.

J’espère que vous me suivrez dans ces réflexions à haute voix et que vous aussi y apporterez votre pierre à l’édifice par vos commentaires sous mes billets ou par billet de blogue interposé. Au plaisir de partager avec vous.