Philippe Manière: les trois phénomènes qui expliquent la montée des infox

Par MEDEF — Philippe Manière, CC BY-SA 2.0

ÉMILIE AUBRY : Ces fake news, ou infox, ou mensonges, qu’est-ce qu’ils nous disent de l’époque, des politiques et aussi de nos peurs?

PHILIPPE MANIÈRE : Vous avez raison, ils parlent des trois. Je trouve cela extrêmement troublants, parce que sincèrement, peu d’entre nous auraient imaginés il y a seulement cinq ans, que l’on allait se trouver dans une situation où la vérité factuelle allait être à ce point relativisée, considérée comme une possibilité parmi d’autres.

(…)

Alors, comment on en est arrivés là? Toutes ces questions de bulle cognitive, d’enfermement dans des pensées qui peuvent être complètement fausses, mais qui tiennent chaud parce qu’on a le sentiment que tout le monde pense pareil. Il y a le doute, la défiance, qui s’est installé vis-à-vis tout ce qui ressemble à un expert ou à dirigeant. (…) Mais il y a quelque chose qui me semble encore plus troublant intellectuellement, qui est cette espèce de confusion entre deux choses, qui sont d’une part (…) l’accès égal à l’expression (beaucoup plus de gens qu’avant peuvent s’exprimer) avec quelque chose qui n’a rien à voir qui est l’égale validité des opinions. (…) Il est très difficile de faire comprendre à un très grand nombre de nos contemporains que ce n’est pas parce que tout le monde peut s’exprimer également que toutes les opinions se valent. Et que précisément au regard des faits, précisément au regard du raisonnement hypothético-déductif et la raison, il y a des opinions qui sont valides et d’autres qui sont invalides. Il y a des sujets sur lesquels on peut avoir des opinions divergentes et il y a des sujets sur lequel le spectre des opinions admissibles dans un débat honnête est limité par la réalité des faits.

Philippe Manière, directeur du cabinet de conseil Footprint

Source : « Infox. Pacte de Marrakech/ Traité d’Aix la Chapelle : la saison des mensonges ?« , L’esprit public, France Culture, 27 janvier 2019

Christian Salmon: « On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous »

La situation est paradoxale parce qu’avec la crise de la souveraineté étatique, vous avez d’un côté des pouvoirs sans visage. On a découvert à l’occasion de la crise grecque ce groupe européen sans statut, sans vote, qui dirige en fait la politique. Et nous avons des visages sans pouvoir qui sont nos chefs d’état. Ils peuvent faire illusion pendant un certain temps et c’est ce qu’a essayé de faire Emmanuel Macron en rechargeant la fonction présidentielle avec de la littérature. Tous ses discours, dès sa première apparition devant les Tuileries, c’est une sorte de « Baudrillard-ready », de présidence symbolique, détachée de tout enracinement réel, une sorte de politique spectrale. C’est le pouvoir au-delà même de la puissance d’agir qui n’est plus que virtualité, représentation.

(…)

Je suis plutôt baudrillardien que nostalgique. La dimension politique a perdu toute fonction. On est en transition entre deux grandes crises qu’on pourrait situer entre 1989 et la crise de 2008, qui déshabille complètement la fonction politique. La puissance d’agir s’est transformée en volontarisme impuissant. On a des états qui sont désarmés d’où la montée des populismes mais qui sont au fond des sortes de révoltes liées à l’insouveraineté. Tout est spectral. La gouvernance est spectrale, l’opposition, la subversion, la révolution est aussi spectrale. On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous. Des événements qui ne correspondent pas à une rationalité, y compris dans le mouvement des Gilets jaunes. On le voit qu’il y a une sorte de parodie d’insurrection.

Christian Salmon, écrivain

Pour mieux comprendre ce concept d’événements voyous, je vous renvoie au brillantissime article de Jean Baudrillard, « Place aux événements voyous » publié en 2006 dans Libération. Dans celui-ci, Baudrillard nous explique que les événements voyous sont des « événements complices, plus ou moins aveugles, d’événements imprévisibles, récalcitrants ». Il ajoute « Là, le système, qui n’a sans doute plus rien à craindre de la révolution, ferait bien de se méfier de ce qui se développe ainsi dans le vide. Car plus s’intensifie la violence intégriste du système, plus il y aura de singularités qui se dresseront contre elle, plus il y aura d’événements voyous. « 

Source: entrevue à l’émission Signes des Temps (France Culture) sur « L’effondrement des récits« 

Derrida : Il faut des espaces de médiatisation maximale, mais il faut aussi des espaces de marginalité.

Le risque permanent, à savoir que la multiplication des lieux médiatiques affirme son autorité sous la forme de l’unilatéralité. C’est à dire que la violence ici n’est plus celle de la censure, mais celle de la passivité, la non-réponse du consommateur. Évidemment, la position que j’esquisse est prise dans une contradiction qu’elle assume, à savoir qu’il ne faut surtout pas se rebeller contre l’espace médiatique, et jamais je ne céderai à ce mouvement là. D’abord, parce qu’il a assuré, en particulier en Europe, les démocratisations dont nous nous réjouissons. Il faut des espaces de médiatisation maximal, de grands forums, ne pas multiplier à dessein des lieux minoritaires ou marginaux cloisonnés. Et en même temps, si contradictoire que ça paraisse, (il faut) ménager des espaces de singularité, de minorité, ou de marginalité. Les deux à la fois. La responsabilité consistant à essayer de ne pas céder à un programme ou à l’autre, mais de s’installer dans que ce qui peut ressembler à une aporie (1) et de décider dans cette aporie.

Jacques Derrida, philosophe

Derrida en 1991 nous explique, d’un côté, l’importance des grands espaces médias, communs, partagés, qui participent à un grand dialogue de société. Et de l’autre, il exprime aussi toute l’importance des espaces plus singuliers. Et les deux doivent se rencontrer, de façon presque contradictoire. En 2019, on ressent cette fragmentation, ce clivage, et malheureusement la rencontre ne semble pas avoir lieu.

Source : « Jacques Derrida : « Circonfession est une autobiographie d’un genre nouveau, écrite dans les marges »« , France Culture, 20 juin 1991

(1) « une contradiction insoluble qui apparaît dans un raisonnement. » – Larousse.

Nous devons faire confiance aux images – et nous devons aussi les soupçonner.

Plato was right: images and stories are two-faced. We need them to learn our way around the world when we’re completely helpless in it, well before we have any idea what we’re learning, or why it’s important. No wonder we trust them, and no wonder they’re an especially soft target for exploitation. We need to trust them – and we must suspect them.


Plato was right again: not knowing how to deal with images is a basis for personal and political disaster. A well-crafted story can affect us whether or not we think it’s actually true, since by default – in fact, by training – we trust them without thinking that they must meet ordinary standards of literal truth. It’s a lesson we relearn every day, startling ourselves with our own gullibility, and living with the consequences. From this perspective, it seems naive to think that we could fight the influence of lies and bubbles on social media with a thumbs-down button, or a ‘trustworthiness indicator’, or even classes in critical thinking. If we hope to find remotely plausible solutions, we should recognise how deep the problem runs.

Nathanael Stein, professeur de philosophie à Florida State University

Source : Can a philosopher explain reality and make-believe to a child? 

Il faut repenser l’intimité. Elle n’est pas fermeture.

Nous sommes tous sous vidéosurveillance, nous sommes tous géolocalisés, nous sommes tous hyperconnectés. Alors, est-ce qu’il va falloir en venir à murer notre espace personnel et donner raison aux nostalgiques d’un monde d’avant. C’est quand même étonnant cette société où l’on poste sur son mur mille indices personnels, mille traces qu’on donne à voir, tout en revendiquant la liberté de protéger son intimité. Et en même temps, on assiste un peu partout dans le monde à l’édification de frontières, de vrais murs renforcés par les technologies les plus pointues, pour se fermer, pour empêcher l’autre, l’étranger, de pénétrer dans notre intimité.

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Il faut repenser l’intimité. Elle n’est pas fermeture. Elle permet d’engager une relation avec quelqu’un qu’on a choisi, qu’on a nommé. Sans cet accord, l’altérité devient une trahison et sans cette option, ça devient une solitude.

(…)

Je pense qu’on est dans un moment de l’intimité en danger et ce sera une très grande perte.

Muriel Flis-Trèves,  psychanalyste

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.

Edgar Morin à propos de la désintégration de la foi dans le progrès

Edgar Morin (Wikipedia)

La mondialisation peut être considérée comme un phénomène qui contribue à unifier la planète. En effet, elle répand, dans le monde entier, l’économie marchande, la science, la technique, l’industrie, mais aussi les normes, les standards du monde occidental. Ce processus d’unification va générer un processus contraire qui se manifeste par l’émergence d’une opposition face à cette unité afin de sauvegarder son identité culturelle, nationale ou religieuse. Cette résistance va être renforcée par l’apparition, à la fin du XXe siècle, d’un événement en apparence anodin : la désintégration de la foi dans le progrès.

(…)

Dès lors, si le progrès est mort, alors le futur est vain. Lorsque l’on a perdu le futur et quand le présent est angoissé et malheureux, que reste-t-il à faire? Le seul moyen d’échapper à cette aporie est de se retourner sur le passé, qui cesse d’être un tissu de superstitions pour devenir un recours. C’est pourquoi, dans le monde apparaissent des phénomènes – que l’on peut nommer intégrisme, fondamentalisme, nationalisme – qui prennent des formes extrêmement diverses mais qui ont pour point commun d’émerger dans les situations de crise.

Edgar Morin, philosophe

Écrit en 2003, ce texte d’Edgar Morin donne l’impression d’avoir été pensé cette semaine, tellement il demeure pertinent dans une grille d’analyse contemporaine. D’ailleurs, je vous suggère aussi la lecture de l’autre texte du livre, celui de Jean Baudrillard, qui décode les attentats du 11 septembre. Il vaut définitivement le détour aussi.

Source : Baudrillard, J., Morin, E., (2003), La violence du monde, Paris, France : Éditions du félin.

Merci à mon père qui m’a fait parvenir ce livre.

Vie privée versus transparence

Ce qui faisait la singularité de l’idéal de la transparence quand il a été créé pendant Les Lumières, c’était l’idée qu’il fallait faire en sorte de rendre le pouvoir transparent, pour éviter qu’à l’abri de l’opacité, il puisse exercer des pressions contre les citoyens. En même temps que l’on inventait la transparence des pouvoirs, on inventait la vie privée. L’un allait nécessairement avec l’autre. La confusion vient du fait que la transparence aujourd’hui est non seulement réclamée pour les pouvoirs mais aussi pour tout un chacun. Il faudrait que l’honnête homme puisse se présenter nu devant Dieu et ses semblables. Or, cela est une rupture parce que la vie privée doit continuer à être protégée. Le secret doit continuer à être protégé lorsqu’il est légitime, lorsqu’il préserve un espace de vie privée qui n’a pas à être dévoilé. La question qui se pose est : jusqu’où pourrons-nous résister à ce mouvement qui a tendance à vouloir tout dévoiler ?

Mathias Chichportich, avocat

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.