Le pragmatisme optimiste de l’architecte

Dans une phrase qui rappelle les réflexions du philosophe Alain de Botton dans « The architecture of happiness », Tura Cousins Wilson, le cofondateur de SOCA Architecture de Toronto, porte à notre attention l’importance de l’architecture dans des temps incertains :

In times of economic uncertainty, there’s often a fear that architecture will lose ambition – whether in sustainability, scale, size or materiality. But I believe the role of the architect is to be an optimistic pragmatist. We can always look for opportunities within constraints. Periods like this can lead to architecture that is more thoughtful and nuanced. Rather than being compromised by the challenges of the moment, architecture can act as a buffer against them. I work with many arts, cultural and non-profit organizations, and I hope my designs double down on helping them deliver their mandates. Those mandates – to uplift and enlighten – feel more necessary now than ever.

Traduit rapidement, ce texte exprime la chose suivante:

En période d’incertitude économique, on craint souvent que l’architecture perde de son ambition, que ce soit en matière de durabilité, d’échelle, de dimensions ou de matériaux. Mais je crois que le rôle de l’architecte est d’être un pragmatique optimiste. Nous pouvons toujours trouver des opportunités malgré les contraintes. Des périodes comme celle-ci peuvent donner naissance à une architecture plus réfléchie et nuancée. Plutôt que d’être compromise par les défis du moment, l’architecture peut servir de rempart. Je travaille avec de nombreuses organisations artistiques, culturelles et à but non lucratif, et j’espère que mes créations contribueront grandement à la réalisation de leurs missions. Ces missions – élever et éclairer – sont plus nécessaires que jamais.

Source: Globe & Mail, 17 janvier 2026.

Contre la logique de l’optimisation : le courage de rendre

Belle histoire ce matin dans le Globe & Mail à propos de Rob Frith, un disquaire de Vancouver. L’article raconte la redécouverte d’une ancienne bande démo des Beatles, enregistrée lors de leur audition de 1962 pour Decca, et longtemps réputée perdue. Il décrit comment ce disquaire a retrouvé la bobine dans son stock de magasin et, plutôt que de chercher à vendre la bande démo, il la redonne à Paul McCartney. Ça mène à une rencontre incroyable entre un fan et une grande vedette internationale. Mais c’est la conclusion de l’article et les questions philosophiques soulevées qui m’ont le plus intéressés. Le journaliste Jonathan Dekel écrit :

In that context, the idea that something could be held briefly, cared for and then returned, without being monetized, leveraged or turned into narrative capital, feels almost oppositional. Frith’s decision refused the logic of optimization.

What lingers is a softer question: What does it mean to care for something you were never meant to own? And what obligations come with possession that is temporary, accidental or ethically thin?

Plein de pistes de réflexions importantes dans un monde où on cherche à constamment tout monétiser.

Le philosophe italien Emanuele Coccia à propos des technologies et des réseaux sociaux

Ce qui s’est produit au cours du dernier siècle est pourtant plus qu’évident. La machine traditionnelle se fondait sur l’imitation de l’organisme physique: selon la thèse d’Ernst Kapp, toute machine est la projection d’un organe
anatomique à l’extérieur du corps humain. Les nouvelles machines se fondent au contraire sur l’imitation de la vie psychique, peu importe qu’il s’agisse d’intelligence, de calcul, d’imagination de sentiment, etc.

(…)

Le développement de ces nouvelles technologies est venu répondre a une profonde exigence anthropologique, morale et politique : l’invention des
ordinateurs. des téléphones portables et des technologies qui en font des plateformes collectives de production et de partage de l’intimité n’est pas une coincidence résultant de quelques découvertes contingentes, mais une construction consciente qui se développe à partir d’un Kunstwollen, une volonté artistıque et anthropologique très précise. Toutes ces machines sont en fait des formes symboliques qui répondent a une exigence morale : celle de la construction du sujet.

(…)

C’est cela que sont les réseaux sociaux : une sorte de roman collectif à ciel ouvert, dans lequel tout le monde est à la fois auteur, personnage et lecteur de la façon dont sa propre vie s’entrelace dans celles des autres. Ils sont une forme augmentée et étendue de littérature. Augmentée parce que la fracture propre de la littérature qui sépare les personnages des auteurs et des spectateurs y est abolie. Réalité et fiction n’y sont ainsi plus opposees.

(…)

Facebook et Instagram, cela dit, incarnent un paradoxe: celui d’une réalité ayant besoin d’être interprétée, mise en scène, qui doit devenir fiction pour être plus réelle qu’elle ne l’est, et celui d’une fiction qui ne sert pas à conduire l’imagination vers un ailleurs, vers des mondes inconnus et des vies alternatives, mais qui doit permettre à celui qui l’imagine de coïncider le plus possible avec ce qu’il est. La vie se fait autofiction devant servir à devenir ce que l’on est. Le sujet est le gardien de ce paradoxe : il est d’un côté le dramaturge d’une vie réelle, dont le théấtre coïncide avec le monde sous les yeux de tous ; d’un autre côté, il est l’interprète d’une vie qui est aussi écrite et composée par les autres.

Emanuele Coccia, « Philosophie de la maison », Rivages, 2025, pp. 128-130, 132-133

Laurence Devillairs : « c’est un choix éthique d’être gentil »

À force d’être répétée, cette petite musique a dévalorisé la figure du gentil, au profit de celles du cynique, du stratège, du dur à cuire, du « badass » comme on qualifie aujourd’hui avec admiration ceux qui n’hésitent pas à utiliser la force pour arriver à leurs fins, Pour preuve, notre fascination collective pour les personnages de méchants dans les œuvres de fiction. Serial killers, monstres sans scrupule et milliardaires sans âme saturent les séries, les films, les romans. On adore les détester, on se complaît à disséquer leur cruauté. A côté, les personnages de gentils paraissent tristement falots, voire carrément sans intérêt. Résultat : le mot même de gentillesse a presque disparu de notre vocabulaire. « Je suis frappée par cet effacement, souligne Laurence Devillairs. On la confond avec la faiblesse. Or, elle est une force et constitue même le plus grand des courages. On n’est pas gentil parce que l’on n’a pas le choix ou parce que l’on serait incapable de faire autrement. C’est l’inverse : c’est un choix éthique d’être gentil. »

« La force de la gentilesse », Le Nouvel Obs , 17/07/2025, p. 14

L’autre avance masqué

Si l’autre est si difficile à saisir, c’est non seulement qu’il avance masqué, qu’il ne dit pas tout de lui, mais aussi, plus es- sentiellement, que l’identité n’est rien de défini ni de figé. Elle n’est pas un objet dont on pourrait faire le tour. L’empiriste David Hume va même jusqu’à dire que le moi n’est qu’une fiction. Nous n’avons accès qu’au ballet continu des perceptions qui se présentent sur la scène de la con- science. 《 Les hommes ne sont qu’un faisceau collection de perceptions différentes, qui ou une se succèdent avec une rapidité inconcevable et sont dans un flux et un mouvement perpétuels , releve-t-il dans son Traité de la nature humaine (1739).

Source : 《 Inconnu à cette adresse 》, Philosophie Magazine, hiver 2024/2025, p. 54

Une aspiration de vivre en harmonie avec l’environnement

Le cinquième anniversaire de la pandémie de la Covid-19 amène son lot d’analyses. Voici une tout juste publiée dans AOC : « Comment rester moderne après la pandémie de Covid ?  » Extrait :

L’idée d’une vengeance de la nature et la nécessité de penser l’émergence virale à l’échelle de la planète ont été au centre de la discussion publique au début de la pandémie de Covid. Les villes revenues au silence pendant le confinement ont donné l’occasion aux animaux sauvages de réoccuper l’espace humain, alors que celui-ci ne cesse de rogner sur le leur depuis des siècles. De nombreux habitants des villes, espérant rejoindre un milieu rural dont ils s’étaient coupés, se sont rêvés en chasseurs-cueilleurs pour rompre radicalement avec la modernité. Si ces rêves se sont peu traduits en mesures écologiques concrètes, ils soulignent les échos profonds que la pandémie a suscités dans l’aspiration de chaque humain à vivre en harmonie avec son environnement.

Paradoxe entre une aspiration profonde et nos comportements face aux changements climatiques.

Lien vers l’article :

Comment rester moderne après la pandémie de Covid ?

Pierre Bourgault et l’information instantanée

Rien ne sera plus jamais comme avant. L’information instantanée nous met aujourd’hui à la portée de toutes les connaissances du monde, de ses beautés, de ses plaisirs, de ses espoirs. Mais du même coup et de même façon, notre conscience se charge de toutes les misères et de toutes les injustices du monde.

Pierre Bourgault, écrivant sur le rôle de la télévision dans la diffusion des images de la guerre du Vietnam. On pourrait dire la même chose d’internet et du web.

Source : « La politique, écrits polémiques, tome 1 », Pierre Bourgault, p. 234

Monsieur Palomar

À une époque et dans un pays où tout le monde se met en quatre pour proclamer opinions et jugements, monsieur Palomar a pris l’habitude de se mordre la langue trois fois dans la bouche avant de prononcer la moindre affirmation. Si la troisième fois qu’il s’est mordu la langue il reste encore convaincu de ce qu’il allait dire, il le dit; sinon, il reste coi. De fait, il passe des semaines et des mois entiers en silence.

Italo Calvino, «Quant à se mordre la langue », Monsieur Palomar, p.147 (cité dans le magazine Critique -926, juin-juillet 2024)

Le sens de la vie et la mort

Je viens de terminer la lecture du livre « Un sens à la vie » du philosophe belge Pascal Chabot. Le livre explore le thème suivant : « Le sens est partout mais sa définition, nulle part. On veut du sens pour son travail, dans ses relations, face au système. Mais que cherche-t-on en cherchant du sens ? Que cache ce Graal éternel, devenu tellement important qu’il semble avoir supplanté la recherche du bonheur ? » Avec un titre (et un sujet) qui pourrait être considéré « nouvel âgeux » au premier regard, on retrouve dans cet ouvrage une véritable recherche de ce thème qui apporte une autre solide pierre à mon édifice philosophique. Au cours des prochains billets (à commencer par celui-ci), je vous partagerai quelques extraits que vous trouverez intéressants j’espère.

À partir de la page 238, Chabot explore le rôle de la mort dans le sens de la vie et le rôle de la philosophie face à la vie. Extrait:

La mort n’a rien à enseigner, sinon d’aimer la vie. Et c’est pourquoi, quand Montaigne dit que « philosopher, c’est apprendre à mourir », il signifie aussi que philosopher, c’est aimer la vie en connaissance de cause, c’est-à-dire dans sa finitude. (…) la philosophie affirme en milieu de la vie ce que certains ne saisissent qu’au dernier moment et avec regret. Elle n’apprend pas concrètement à mourir, ce qui n’a pas de signification, mais prévient anticipativement l’émergence de ces regrets, transformant tous les « j’aurais aimé » en de simples « j’aime ».