Quoi faire avec la masse d’images qui nous entoure ? Les propositions d’Italo Calvino.

Voici donc mon troisième billet sur le superbe « Six Memos for the Next Millennium » d’Italo Calvino. Dans son cinquième mémo, Calvino nous parle de « visibilité » et de façon prophétique, il explique que nous sommes bombardés par tant d’images que nous ne pouvons plus distinguer une expérience directe de celle vue par le truchement de la télévision. N’oubliez pas que ce texte a été écrit en 1985, plusieurs années avant l’arrivée du web! Il ajoute (ma traduction) que désormais « des fragments d’images recouvrent notre mémoire comme une couche de déchets, et parmi tant de formes, il devient de plus en plus difficile d’en distinguer une en particulier ».

Il se demande d’ailleurs si une littérature du fantastique sera possible au 21e siècle, considérant cette masse d’images. Il propose deux pistes potentielles :

1) We could recycle our used images in new contexts that alter their meaning. Postmodernism could be seen as the tendency to make ironic use of mass-media images, or else to introduce a taste for the marvelous inherited from the literary tradition into narrative mechanisms that accentuate its foreignness.

2) Or we could wipe the slate clean and start over from scratch. Samuel Beckett achieved the most extraordinary results by reducing visual and linguistic elements to the bare minimum, as if in a world after the end of the world.

Ce qui est fantastique dans cette analyse, c’est que la puissance du royaume des images n’a cessé de s’accélérer depuis l’ère de la télévision, d’abord via la publicité. D’ailleurs, en 1989, on écrivait que « the power of visual imagery in advertising challenges the notion of truth and shapes the way people view the world and themselves« . Ensuite, grâce à l’hégémonie des médias sociaux, la génération YouTube et Instagram consomme de plus en plus d’images. On voit très bien que la première piste de Calvino s’est réalisé, avec le remixing de contenu, les memes, et même avec l’art urbain contemporain. Pour ce qui est de la deuxième proposition, je ne pense pas que nous avons encore découvert cette suite logique. Et pour vous en convaincre, je vous recommande d’ailleurs cette conversation dans La Dispute du 2 mai dernier sur « la littérature peut-elle encore transgresser ?« 

L’antidote à l’accélération selon Carlo Levi

Je suis encore dans ma lecture du superbe « Six Memos for the Next Millennium » d’Italo Calvino. Vous trouverez d’ailleurs un premier billet à propos de ce livre ici. Après avoir abordé la légèreté, le deuxième mémo traite de la rapidité et dans ce chapitre, Calvino cite un contemporain, l’écrivain Carlo Levi. Extrait :

If a straight line is the shortest distance between two fatal, inescapable points, then digressions lengthen that line – and if these digressions become so complex, tangled, tortuous, and so rapid as to obscure their own tracks, then perhaps death won’t find us again, perhaps time will lose its way, perhaps we’ll be able to remain concealed in our ever-changing hiding places.

Dans ce texte, les deux points inéluctables décrit par Levi sont la naissance et la mort. Effectivement, être happé par un monde en accélération ne signifie-t-il pas une impression d’aller au bout de notre vie plus rapidement ? À réfléchir. Mais si c’est le cas, Levi nous propose de digresser, de nous perdre en chemin. C’est beau.

Trois attitudes très répandues face au changement.

Entrevue avec Olivier Rey, mathématicien et philosophe, dans le cadre de l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut le 20 avril dernier. Extrait :

Depuis la révolution industrielle, le monde change a une vitesse inouïe. Et tous autant que nous sommes, nous sommes amené à vivre dans l’inédit, dans le sans précédent. Face à cela, il y a trois attitudes très répandues. La première, c’est le déni. On dira que toutes les époques sont inédites et la nôtre pas plus que les autres. La deuxième attitude, c’est l’enthousiasme. Dans ce cas, on reconnait qu’il y a vraiment du nouveau mais c’est pour s’en enchanter. Nous sommes au seuil d’une nouvelle ère où tous les problèmes vont trouver leurs solutions grâce aux progrès technologique et à l’intelligence artificielle, la mort y compris. La troisième attitude, c’est une sorte d’atonie. Le nouveau d’hier est chassé par le nouveau d’aujourd’hui qui lui-même sera chassé par le nouveau de demain. et nous nous habituons à tout, nous perdons le sens de qui nous arrive et nous suivons simplement le mouvement.

J’aime bien cette grille d’analyse de la réaction aux changements. Elle peut paraître simpliste, mais elle permet certainement de commencer à comprendre la position de plusieurs individus face à l’accélération de la société.

Ce que le numérique fait aux entreprises et à ses dirigeants

Entretien avec Valérie Julien Grésin, Docteur en Philosophie, à l’occasion de la sortie de son livre « Mutation numérique et responsabilité humaine des dirigeants ». Elle nous explique comment les dirigeants d’entreprise peuvent contrer les effets néfastes de l’accélération causée par le numérique. Extrait :

(il faut) avoir conscience de cette accélération et donc volontairement créer à l’intérieur de son agenda du temps. Du temps pour la réflexion, du temps pour des discussions réelles, concrètes, en face à face avec les acteurs de l’entreprise. Il faut réserver des espaces de délibération à l’intérieur de l’entreprise sur la manière dont la collaboration peut continuer à reconnaitre les personnes et non pas ce passé des personnes sous l’effet des algorithmes.

Une épidémie globale de nostalgie

Dans une chronique récente sur France Culture, Brice Couturier nous parle de l’ultime livre du sociologue Zygmunt Bauman, Retrotopia. Il y observe combien l’épidémie globale de nostalgie qui frappe la planète a pris le relais de l’ancienne épidémie de frénésie progressiste du vingtième siècle. Extrait :

Son prognostic, c’était que la réaction prendrait la forme d’une tribalisation. Voyez ces internautes en quête de zones de confort où chacun se retrouve en situation, aidés par la technologie numérique, de faire sa petite cuisine informationnelle. Autant dire que la lisibilité du monde n’en ressort pas améliorée. Toutes sorte des démagogues, des politiciens de la colère, prospèrent sur l’exploitation des clivages identitaires. Ils prétendent protéger leur petite tribu, en clôturer le territoire, en chasser les étrangers, sous prétexte d’en restaurer l’harmonie perdue. De ce fait, c’est le passé, un passé mythifié comme âge d’or de la cohérence sociale et de la prévisibilité des comportements qui est devenu notre idéal. Un passé reconstruit par les souvenirs. (…) Après l’âge du progressisme, nous sommes entré dans un âge du régressisme.

Plusieurs thème ressortent de cette analyse. D’abord, on peut penser qu’une partie de la population s’est sentie laissé-pour-compte par l’accélération, par ce qu’on a appelé le « progrès » au vingtième siècle. Ensuite, l’échelle mondiale des plateformes numériques nous permet désormais de nous enfermer dans des groupes, et cela nous mènent directement à la pensée de groupe. Finalement, on trouve des politiciens prêts à utiliser ces tendances pour se faire élire.

Cynthia Fleury : « on liquéfie littéralement le temps »

Entrevue avec la philosophe, psychanalyste et chercheuse Cynthia Fleury à l’émission Boomerang du 29 mars 2019 :

Photo: JeanAlix21 [CC BY-SA 4.0]

Augustin Trapenard: Dans quel temps est-ce que vous avez le sentiment que l’on vit?

Cynthia Fleury: On a un phénomène de disparition du temps, on liquéfie littéralement le temps. Alors que le temps est nécessaire pour tout simplement avoir le sentiment de vivre.

AT: un temps conditionné par l’immédiateté, qui nous invite à être en réaction perpétuelle. Que vous évoque ce mot « réaction »?

CF: Précisément le contraire de l’action. Normalement l’action, c’est quelque chose lié à une pensée, lié au temps. À un moment donné, dans l’action, je me suis dit que, éventuellement, je pourrais faire autre chose et j’ai fait cela. À partir du moment où l’action n’a plus la trace de cette décision, nous sommes précisément dans la réaction. (…)

À partir du moment où on a un réductionnisme de tout, réductionnisme des signes, des espaces où on peut s’exprimer, instantanéité, décontextualisation, (…) tout cela fait que vous ne pouvez plus comprendre ce qui est dit. Le temps est absolument nécessaire pour comprendre. Nous avons de nouveaux outils magnifiques (…) mais ça modifie nos perceptions. Et ça modifie nos manières d’être et que régulièrement, il faut reprendre la main. (…) Le premier état de régulation dans un état de droit, c’est la parole. (…) Le court de la parole donnée a chuté. Non seulement, la parole ne veut quasiment plus rien dire, mais quand on vous la donne, vraiment ne la prenez pas, car on ne vous donne plus rien. Le premier outil de régulation de la violence, c’est la parole. Si vous désubstantialisez sans cesse la parole par de la novlangue, par du réductionnisme, par de l’insulte à la place d’un argument, vous videz la démocratie de sa force.

Au phénomène d’accélération souvent mentionné dans ce blogue, il faut donc ajouter cette importante notion de « réaction », qui ajoute du bruit de fond et qui nuit à notre analyse des contextes. Je note aussi la mention de la parole qui est nécessaire pour contrer la violence, thème exploré par Edgar Morin et mentionné dans ce billet récent.

La vitesse de la société a détraqué notre horloge interne

Un article du magazine Nautilus tente de nous expliquer un nouveau phénomène : « la rage de la lenteur », quand nous nous mettons en colère parce que les choses/les gens sont « trop » lents. Extrait :

Source : Pixabay

Once upon a time, cognitive scientists tell us, patience and impatience had an evolutionary purpose. They constituted a yin and yang balance, a finely tuned internal timer that tells when we’ve waited too long for something and should move on. When that timer went buzz, it was time to stop foraging at an unproductive patch or abandon a failing hunt.

“Why are we impatient? It’s a heritage from our evolution,” says Marc Wittmann, a psychologist at the Institute for Frontier Areas of Psychology and Mental Health in Freiburg, Germany. Impatience made sure we didn’t die from spending too long on a single unrewarding activity. It gave us the impulse to act.

But that good thing is gone. The fast pace of society has thrown our internal timer out of balance. It creates expectations that can’t be rewarded fast enough—or rewarded at all. When things move more slowly than we expect, our internal timer even plays tricks on us, stretching out the wait, summoning anger out of proportion to the delay. (…)

Slow things drive us crazy because the fast pace of society has warped our sense of timing. Things that our great-great-grandparents would have found miraculously efficient now drive us around the bend. Patience is a virtue that’s been vanquished in the Twitter age.

Voici un des effets pervers de cette sensation d’accélération qui nous touche tous. Plutôt que de se mettre en colère contre autrui, mieux vaut comprendre ce mécanisme et le désamorcer.