Jean Baudrillard à propos de la vitesse

Cette semaine, lecture du livre « Amérique » du philosophe Jean Baudrillard, publié en livre de poche. Dans celui-ci, Baudrillard nous offre sa vision, son analyse personnelle des États-Unis. À propos de la vitesse (dans le contexte des autoroutes américaines), il écrit :

La vitesse est le triomphe de l’effet sur la cause, le triomphe de l’instantané sur le temps comme profondeur, le triomphe de la surface et de l’objectalité pure sur la profondeur du désir. (…) Triomphe de l’oubli sur la mémoire, ivresse inculte, amnésique. (…) La vitesse n’est que l’initiatique du vide : nostalgie d’une réversion immobile des formes derrière l’exacerbation de l’immobilité.

Hartmut Rosa dans son livre « Accélération » nous explique que l’accélération technique (comprenant les transports, la communication et la production) est une des trois dimensions de l’accélération sociale (ce sentiment que le monde s’accélère). Au sujet des transports, il écrit :

L’augmentation de la vitesse de transport est à l’origine de l’expérience, universellement répandue dans la modernité, de la « compression de l’espace ». L’expérience que le sujet fait de l’espace est dans une très grande mesure fonction de la durée nécessaire pour la traverser. (…) C’est pourquoi le monde, depuis le début de la révolution industrielle, semble s’être réduit jusqu’à environ un soixantième de sa taille originelle. Les innovations ayant produit une accélération, en particulier dans les transports, sont principalement à l’origine de ce que l’on peut appeler, (…) « l’anéantissement de l’espace par le temps ».

Rosa nous aide bien à comprendre que l’une de sources de notre sentiment d’accélération, c’est l’augmentation de la vitesse des transports au cours des 150 dernières années. De son côté, Baudrillard a raison de nous rappeler les effets pervers de la vitesse, qui risque de nous faire passer à côté de beaucoup de réalités.

Même Winston Churchill a ressenti les effets de l’accélération

Cette semaine, je commence la lecture de « The World Crisis: 1911-1918 », le récit sur la première guerre mondiale de sir Winston Churchill écrit entre 1923 et 1931. Le livre est publié en anglais aux éditions Simon & Schuster et en français aux Éditions Tallandier.

Au chapitre 2, un jeune Churchill (il avait 21 ans à l’époque) raconte son repas avec sir William Harcourt (1827-1904), un vieux politicien de l’époque victorienne :

Sir William Harcourt
By courtesy of the National Portrait Gallery, London, Public Domain

In the year 1895 I had the privilege, as a young officer, of being invited to lunch with Sir William Harcourt. In the course of a conversation in which I took, I fear, none too modest a share, I asked the question, « What will happen then? ». « My dear Winston, replied the old Victorian statesman, the experiences of a long life have convinced me that nothing ever happens ». Since that moment, as it seems to me, nothing has ever ceased happening.

Il est intéressant de lire cette réflexion de Churchill et de voir la différence entre ces deux générations de politiciens britanniques. Le premier (Harcourt) a l’impression qu’il ne passe jamais rien, le second (Churchill) ressentira de plein fouet l’accélération du vingtième siècle. D’ailleurs, le sociologue Hartmut Rosa, dans son livre « Accélération », identifie les deux décennies 1890-1910 comme la période de la première grande vague d’accélération. Il écrit :

Il règne dans le monde de la recherche un assez large consensus pour identifier deux grandes vagues d’accélération : tout d’abord, les deux décennies 1890-1910, à la suite de la révolution industrielle et de ses innovations techniques ont produit une révolution de la vitesse dans presque toutes les sphères de l’existence.

On voit donc que, à travers cette impression, Churchill avait bien capturé l’air du temps.

Un certain éclairage sur le cyberharcèlement de groupe

Dans Le Monde du 13 septembre, article de fond sur le harcèlement de groupe qui se déploie à la suite d’« un selfie inopportun ou un tweet malheureux ». L’article cite plusieurs exemples où des individus, ayant partagé du contenu abject ou de très mauvais goût, ont subi les foudres d’internet. Je conserve les deux extraits suivants :

La rumeur, les lâchetés, les excès ne sont pas nés avec les réseaux sociaux mais l’indignation, même lorsqu’elle est justifiée, y est tellement amplifiée, jusqu’à la saturation, qu’elle en devient abjecte. « Le lien entre toutes ces affaires, c’est le médium, observe Pauline Escande-Gauquié, sémiologue et coauteure de Monstres 2.0 : L’autre visage des réseaux sociaux (Ed. François Bourin, 2018). Les réseaux sociaux amènent à plus de débordements parce que n’importe qui peut prendre la parole, n’importe quand, de n’importe où et éventuellement, sous pseudo. Derrière une identité factice, il y a moins de censure, moins de surmoi. »

(…)

les conséquences ne sont pas que virtuelles. « En ciblant notre réputation, on peut penser qu’il s’agit d’un acte plus léger qu’une agression sur le corps. On se permet ce qu’on ne permettrait pas sur le corps. Mais humilier l’ego social, c’est blesser l’autre profondément », poursuit Gloria Origgi [philosophe et auteure de La Réputation. Qui dit quoi de qui (PUF, 2015)]

Je retiens plusieurs choses de cette analyse. D’abord (et ça, on le savait déjà), les outils numériques servent d’amplificateurs. Ensuite, l’indignation se retrouvant amplifiée, cela amène débordements et même violence. Donc, conséquences possiblement démesurées eu égard à la faute originelle. Finalement, le pseudonymat sur internet encourage ce déchaînement.

Elsa Godart : « Nous passons de la société du divertissement à la société de l’indifférence où tout se vaut, tout est sur le même plan »

Dans le journal Le Monde du 1er septembre 2019, intéressant entretien avec Elsa Godart, philosophe et chercheuse associée à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée Gustave-Eiffel. Elle s’intéresse aux technologies immersives et à leurs impacts sur les individus. Extrait :

La frontière entre le réel et le virtuel est floutée par le virtuel. L’individu s’identifie à son avatar, qui est une subjectivité augmentée. Cette projection du moi peut être augmentée dans tous les sens et dans tous les domaines. Cela pose la question de l’effacement des limites. Un autre enjeu du virtuel est la question de la mort. Les technologies immersives changent deux paradigmes. D’abord, celui de l’ici et du maintenant – on n’est plus dans une logique du présent mais dans une logique de l’instant, de l’instantanéité –, l’angoisse n’est plus celle de la mort, mais c’est une sorte d’« angoisse à la Sisyphe », je nais et je meurs sans arrêt. Ensuite, on passe de la parole, du discours, aux images éphémères, à une culture du zapping dans laquelle la pensée est en retrait. Nous passons de la société du divertissement à la société de l’indifférence où tout se vaut, tout est sur le même plan, il n’y a plus de hiérarchie des valeurs. 

J’aime beaucoup cette idée d’explorer le rôle de l’avatar dans le numérique, qui joue certainement un rôle dans l’accélération et la grande quantité de mises en scène que l’on voit sur internet. À propos de la logique de l’instant, je vous suggère aussi la lecture de cette entrevue avec la philosophe Cynthia Fleury, qui suggère que nous sommes désormais dans l’ère de la « réaction ». Sur la société de l’indifférence où tout se vaut, il faut aussi lire cette réflexion d’Aurélie Filippetti. Finalement, je pense que cette culture du zapping conforte l’importance des philosophes du réel, qui peuvent nous aider à décoder la réalité.

Antonio Pele : « L’engouement pour la méditation est une réponse aux exigences toujours plus aiguës du capitalisme »

Dans le cadre d’une intéressante série de six articles sur la méditation, le journal Le Monde du 2 août dernier offrait un entretien avec Antonio Pele, professeur de droit et de libertés publiques à l’Université pontificale catholique de Rio de Janeiro. Passionné de méditation, il remarque que celle-ci est de plus en plus populaire et postule que c’est en réponse « aux exigences toujours plus aiguës du capitalisme ». Il explique aussi que la pratique de la méditation, si elle est utilisée pour diminuer les impacts négatifs de l’accélération, peut causer des effets pervers. Extrait :

Mais [la méditation] peut aussi conduire à accepter le monde tel qu’il est, à s’adapter à cette accélération et aux inégalités qui se creusent, sans vouloir les remettre en cause. Elle peut induire chez certaines personnes l’idée que c’est en se changeant soi-même que l’on va changer le monde. Et que si l’on n’y parvient pas, c’est à cause d’un « mauvais karma ». C’est en quelque sorte une façon de faire le jeu du capitalisme, ou en tout cas de ne pas le remettre en cause. Or la méditation seule ne peut pas changer le monde.

Les observateurs de la scène des jeunes pousses technologiques ont bien remarqué l’émergence relativement récente d’applications de méditation comme Calm ou bien Headspace. Les investisseurs en capital-risque ont d’ailleurs soutenu ces compagnies à coup de millions de dollars (143 pour Calm, 75 pour Headspace). À elles seules, ces deux applications sont téléchargées par millions chaque mois. Dans un billet récent, j’expliquais (en utilisant les théories du philosophe Hartmut Rosa) que l’accélération perçue en notre période de modernité tardive mène à un sentiment d’anxiété dans la population. On peut donc comprendre pourquoi ces compagnies ont tant de succès, mais le professeur Pele nous explique bien que la méditation n’est peut-être pas la panacée désirée contre les effets d’accélération. À nous d’en prendre connaissance.

En 1886, Nietzsche soulignait déjà l’accélération de la société

Les réflexions des philosophes sur l’accélération de la société ne datent pas d’hier. En effet, le philosophe allemand Friedrich Wilhelm Nietzsche [1844-1900] écrivait ceci en 1886 :

Friedrich Wilhelm Nietzsche (source : Wikipedia)

L’accélération monstrueuse de la vie habitue l’esprit et le regard à une vision, à un jugement partiel et faux. […] Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle barbarie. À aucune époque, les hommes d’action, c’est-à-dire les agités, n’ont été plus estimés. L’une des corrections nécessaires qu’il faut entreprendre d’apporter au caractère de l’humanité sera donc d’en fortifier dans une large mesure l’élément contemplatif ». 

Friedrich Nietzsche, « Humain, trop humain« . 1886

Dans cet extrait (cité dans le livre « Accélération » de Hartmut Rosa), Nietzsche estime que la société de l’époque victorienne souffre à cause de l’accélération de la vie. La grande question qui me turlupine sur l’accélération : est-ce que notre époque (souvent qualifiée de post-moderne) serait différente ? Ou bien est-ce que chaque époque se plaint généralement de l’accélération depuis 150 ans ? J’espère que ma lecture du bouquin de Rosa apportera un éclairage là-dessus.

La lecture est-elle menacée par l’accélération ?

Dans le journal Le Monde du 4 juillet 2019, longue entrevue avec Vincent Monadé, président du Centre national du livre, organisation qui coordonne « Partir en livre », la grande fête du livre pour la jeunesse. Ce court extrait a piqué ma curiosité :

Le temps de la lecture est un temps long, c’est le temps de l’intime, celui qu’on se donne à soi-même. Nous évoluons dans la société de la vitesse, dépeinte par Paul Virilio [1932-2018]. Tout s’accélère.

Dans un premier temps, pour mieux comprendre la référence au philosophe Paul Virilio, je vous invite à lire cette entrevue de 1981 dans Le Monde ou cet article sur la « dromologie ».

« Lecture » by P’Tille is licensed under CC BY-SA 2.0 

Ensuite, pour revenir à l’extrait, je pense qu’il faut faire une distinction entre lecture et longue lecture (le fameux « long read »). Je pense qu’avec le Web, nous lisons de plus en plus, mais nous lisons court. Ou nous lisons des images ou des symboles. La littérature ou la longue analyse (ou essai) nécessite de l’attention et du temps. Et l’accélération ressentie (je vous ramène aux trois vecteurs d’accélération décrits par Hartmut Rosa) peut nous donner l’impression de manquer de temps. Dans ce contexte, l’accélération ne serait peut-être pas une menace à la « lecture », mais serait-elle une menace potentielle à la littérature, aux analyses en profondeur ?