Nous ne sommes pas dans une situation normale de télétravail

Lors d’une vidéoconférence récente avec des amis, tous issus de la première vague du Web, nous discutions de l’accélération du télétravail, évidemment causée par la nécessité du confinement.

À première vue, cette transition globale semble s’être faite très rapidement et efficacement, mais je crois que la réalité est tout autre. D’abord parce que plusieurs entreprises assument que leur personnel était prêt pour ce bouleversement. Les expertes et experts du travail à distance le disent : celui-ci vient avec un tout autre type de cultures, de méthodologies et de codes. De façon exagérée, ce sketch de l’émission Saturday Night Live met en lumière certains de ces enjeux. D’ailleurs, sachant la réalité souvent dramatique vécue par plusieurs personnes, cette vignette ne m’a pas fait rire, mais au contraire m’a ouvert les yeux à une réalité souvent oubliée par les gens qui exercent un métier lié à la technologie. De plus, la situation aujourd’hui est exceptionnelle et ne représente pas un contexte habituel de télétravail. La crise sanitaire et économique amène son lot de situations anxiogènes.

Capture d’écran de l’émission Saturday Night Live du 11 avril 2020

Dans ce cadre, les gestionnaires doivent aujourd’hui faire preuve d’une grande bienveillance envers leur équipe. Ils/elles doivent se mettre à la place d’autrui et accompagner leurs employé(e)s à travers la crise. Wikimedia, la société qui gère le site Wikipedia, a su montrer l’exemple dès le 16 mars en disant à leur équipe : « Le travail n’est pas la seule chose qui préoccupe les gens en ce moment. (…) Nous vous demandons de vous engager à travailler 50% de vos heures normales. Ce ne sont pas des vacances. Si les gens sont capables de travailler plus d’heures normales, notre mission en a besoin. Mais nous ne suivrons pas le temps travaillé. »

En même temps, les employeurs doivent guider et former leurs employé(e)s au travail à distance, leur apprendre les différents outils, les nouveaux codes, etc. Cela prendra du temps, mais ce temps d’apprentissage est nécessaire pour le bienfait des équipes. À ce propos, depuis le début de la crise, Scott Berkun prodigue d’excellents conseils de communication dans le contexte du télétravail. Enfin, nos espaces physiques de travail, nos bureaux risquent aussi de changer de forme dans un futur rapproché (voir cet article de FastCompany) et ce sera aussi aux gestionnaires d’accompagner leurs coéquipiers dans cette transformation.

Je terminerai ce billet en citant la philosophe Cynthia Fleury à propos du concept de la société du Care, « une société du « prendre soin » où on comprend que nos interdépendances sont des forces qui nous permettent de transformer le monde de la façon la plus créative et solidaire possible. » Elle ajoute :

Aujourd’hui, on pénètre dans un univers où la responsabilité collective, le fait de créer un comportement en accord avec le bien commun (…) est également important. Ça aussi, c’est typique des sociétés du Care : reconnaissance, valorisation des métiers du Care, culture d’empathie, culture solidaire, moins de compétition.

Ce concept me semble clé par les temps qui courent.

Bruno Latour : en route pour le Terrestre

Je termine la lecture de « Où atterrir ? » du grand philosophe français Bruno Latour. Le livre, publié en 2017 aux Éditions La Découverte, nous propose un nouvel axe politique pour remplacer « le Local » et « le Global » qui semblent s’opposer depuis plus d’une centaine d’années. J’ai adoré cet essai, qui m’a permis de mieux comprendre une partie de l’anxiété ambiante de la société en 2020. Il y a aussi des liens très intéressants sur la réinvention de la démocratie par les communs tels que prônés par Félix Stalder dans son livre récent.

Comme moi (voir mon premier billet), Latour a été aiguillonné par l’élection de Trump, ainsi que le Brexit, ce qui l’a amené à mettre sur papier ses plus récentes réflexions. Il en profite pour tenter de relier trois phénomènes : la dérégulation (dans le contexte d’une accélération de la globalisation), l’explosion des inégalités et la négation de l’existence de la mutation climatique.

À propos de la globalisation, il nous explique que c’est l’orientation privilégiée par les « Modernes », par les adeptes du « progrès » depuis la moitié du siècle dernier. C’est la terre promise. Toutefois, il remarque désormais (p. 13) la « nouvelle attirance pour les frontières » de la part des États-Unis et du Royaume-Uni, deux des pays qui ont le plus prôné les bénéfices de la globalisation. « Le sol rêvé de la mondialisation commence à se dérober », écrit-il. De plus, lors de la conférence sur le climat COP21, les pays signataires « ont en même temps réalisé avec effroi que, s’ils allaient tous de l’avant selon les prévisions de leurs plans respectifs de modernisation, il n’existerait pas de planète compatible avec leurs espoirs de développement ». Donc, si nous continuons le plan de la globalisation, il n’y a pas de territoire assez grand pour loger le « Globe de la globalisation ». « La nouvelle universalité, c’est de sentir que le sol est en train de céder », peut-on lire en page 19. Latour conclut (p. 15) : « Ou bien nous dénions l’existence du problème, ou bien nous cherchons à atterrir ».

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Avec l’arrivée de la Modernité, l’orientaion toute naturelle semblait être celle du Global, « synonyme de richesse, d’émancipation, de connaissance et d’accès à une vie confortable » (p. 39), et « ce qu’il fallait abandonner pour se moderniser, c’était le Local ». Nous partions vers le Global avec l’hypothèse que cela nous mènerait vers une mondialisation bénéfique, une « mondialisation-plus », mais (p. 43) « qu’arrive-t-il à ce système de coordonnées si la mondialisation-plus devient la mondialisation-moins. Si ce qui attirait vers soi avec la force de l’évidence (…) devient un repoussoir dont on sent confusément que seuls quelques-uns vont en profiter ? Inévitablement, le Local (…) va redevenir attirant. Mais voilà, ce n’est plus le même Local ». Il s’agit désormais d’un Local-moins, qui (p. 44) « promet tradition, protection, identité et certitude à l’intérieur de frontières nationales ou ethniques. Et voilà le drame : le local relooké n’a pas plus de vraisemblance, n’est pas plus habitable que la mondialisation-moins ».

Le philosophe nous rappelle (p. 21) que « le droit le plus élémentaire, c’est de sentir rassuré et protégé, surtout au moment où les anciennes protections sont en train de disparaître. (…) comment retisser des bords, des enveloppes, des protections. (…) Surtout, comment rassurer ceux qui ne voient d’autre salut que dans le rappel d’une identité nationale ou ethnique ». À la page 27, nous commençons à mieux comprendre l’ampleur du défi qui nous attend. Latour écrit :

Il faut bien se confronter à ce qui est littéralement un problème de dimension, d’échelle et de logement : la planète est bien trop étroite et limitée pour le Globe de la globalisation; elle est trop grande, infiniment trop grande, trop active, trop complexe, pour rester contenue dans les frontières étroites et limitées de quelque localité que ce soit. Nous sommes tous débordés deux fois : par le trop grand comme par le trop petit.

Latour écrit (p. 54) que c’est pour cela « que la politique s’est vidée de sa substance, qu’elle n’embraye plus sur rien, qu’elle n’a plus sens ni direction, qu’elle est devenue littéralement imbécile autant qu’impuissante (…) ni le Global ni le Local n’ont d’existence matérielle et durable ».

Pour mieux comprendre, il offre (p. 45) l’analogie suivante : « on se retrouve comme les passagers d’un avion qui aurait décollé pour le Global, auxquels le pilote a annoncé qu’il devait faire demi-tour parce qu’on ne peut plus atterrir sur cet aéroport, et qui entendent avec effroi que la piste de secours, le Local, est inaccessible elle aussi ». Il constate donc (p. 46) que « brusquement, tout se passe comme, si partout à la fois, un troisième attracteur était venu détourner, pomper, absorber tous les sujets de conflit, rendant toute orientation impossible selon l’ancienne ligne de fuite ». Il faut donc rapidement identifier ce nouvel axe, ce nouvel attracteur.

Selon Latour, c’est curieusement l’élection de Donald Trump qui nous donne notre première piste pour identifier cet axe. En effet, le trumpisme fait comme si on pouvait fusionner l’attraction vers le Global et celui vers le Local, niant de même l’impossibilité d’existence entre les deux, un « horizon de celui qui n’appartient plus aux réalités d’une terre qui réagirait à ses actions. Pour la première fois, le climato-négationnisme définit l’orientation de la vie publique d’un pays » (p.48). Il s’agit d’une politique post-politique (p. 53) « littéralement sans objet puisqu’elle rejette le monde qu’elle prétend habiter ».

Latour appelle cet attracteur le « Hors-Sol » et propose que le nouvel attracteur souhaité se trouve à l’opposé de ce « Hors-Sol ». Il appelle celui-ci « Le Terrestre », un nouvel acteur-politique, « qui n’est plus le décor, l’arrière-scène, de l’action des humains » (p. 56). « Le Terrestre n’est pas encore une institution, mais il est déjà un acteur clairement du rôle politique attribué à la « nature » des Modernes » (p. 114).

« Le Terrestre tient à la terre et aussi au sol mais il est aussi mondial, en ce sens qu’il ne cadre avec aucune frontière, qu’il déborde toutes les identités écrit Bruno Latour à la page 72. Il nous explique aussi (p. 83) que le XXIe siècle sera « l’âge de la nouvelle question géo-sociale. » En page 105, on peut lire que :

La nouvelle articulation revient à dire que nous passons d’une analyse en termes de systèmes de production à une analyse en termes de systèmes d’engendrement. Les deux analyses différent d’abord par leur principe – la liberté pour l’un, la dépendance pour l’autre. Elles différent ensuite par le rôle donné à l’humain – central pour l’un, distribué pour l’autre.

C’est un des concepts clés du livre. Latour invite les humains à comprendre que nous ne sommes pas seuls sur la Terre. Tous les vivants la partagent. Et l’humain n’est plus au centre du système. À propos de la dépendance, Latour écrit (p. 107) que « dépendre vient d’abord limiter, puis compliquer, puis obliger à reprendre le projet d’émancipation pour finalement l’amplifier. Comme si l’on inversait, par une nouvelle pirouette dialectique, le projet hégélien » (lire mon billet récent sur la dialectique hégélienne).

Désormais (p. 111), « les terrestres ont le très délicat problème de découvrir de combien d’autres êtres ils ont besoin pour subsister. C’est en dressant cette liste qu’ils dessinent leur terrain de vie. »

Pister les terrestres, c’est ajouter des conflits d’interprétation à propos de ce que sont, veulent, désirent ou peuvent tel ou tel agissant à ce que sont, veulent, désirent ou peuvent d’autres agissants – et cela vaut pour les ouvriers autant que pour les oiseaux du ciel, pour les golden-boys autant que pour les bactéries du sol, pour les forêts autant que pour les animaux. Que voulez-vous ? De quoi êtes-vous capables ? Avec qui êtes-vous prêts à cohabiter ? Qui peut vous menacer ?

Dans son texte Les nouveaux cahiers de doléances : À la recherche de l’hétéronomie politique (publié en mars 2019), Latour écrit que nous ne sommes plus dans une crise écologique. Nous sommes dans « une crise existentielle, une crise de subsistance ». Il faut désormais faire l’exercice de nommer les choses : « de quoi dépendons-nous pour subsister, comment représenter ces nouveaux territoires d’appartenance, quels sont nos alliés et nos adversaires ? »

Mais un grand défi nous attend. En effet, au niveau individuel, « les individus atomisés par l’extension du néolibéralisme sont vraiment, aujourd’hui, pour de vrai, des atomes sans aucun lien entre eux. Pis, les seuls liens qu’ils entretiennent sont ceux des réseaux sociaux, accélération formidable de l’atomisation. »

De plus, « il n’existe plus aucun collectif établi capable même de s’assembler pour rédiger un cahier commun voté à l’unanimité. Inutile d’attendre d’un découpage géographique ou administratif l’émergence d’une unité de parole un peu cohérente, comme avait pu l’être jadis une communauté villageoise ou une corporation de métier. »

Latour préconise une approche ascendante, similaire à celles des cahiers de doléances. Cela va nous aider à « faire éclater l’unanimité », « obliger à un engagement différencié » et « constituer des groupes distincts ». Et « c’est seulement plus tard, quand on aura pris conscience de l’entrelacement contradictoire de ces affaires, quand on aura recomposé la vue d’ensemble point par point, que l’on pourra commencer à aligner les revendications, définir des « plateformes électorales » et, pourquoi pas, voir émerger à nouveau des partis opposés capables de simplifier, de dramatiser, de concentrer les choix. » L’approche de Latour est vraiment adjacente à celle des communs comme envisagé par Félix Stalder (décrite dans ce billet).

Clairement, il y a du pain sur la planche. Il n’y aura pas de solution facile. Bruno Latour le sait et, dans « Où atterrir ? », il écrit (p. 116) que « le but de cet essai n’est certes pas de décevoir, mais on ne peut pas lui demander non plus vite que l’histoire en cours ».

Lectures/visionnements supplémentaires :

Ce blogue fête son premier anniversaire

Il y a un an cette semaine, je lançais ce nouveau blogue, avec le désir d’explorer et de passer à travers les filtres de la philosophie les grands phénomènes de notre époque. L’exercice s’est avéré fort intéressant avec la publication de 118 billets. Voici les billets les plus lus:

1) probablement parce qu’il est en hyperlien sur la page d’accueil, le tout premier billet récolte la première position. « La nécessité d’écrire dans un monde complexe qui s’accélère » expliquait ma démarche.

2) publié le 13 mai 2019, « Dans un monde de bruit, le vide devient un symbole puissant », ce billet est en deuxième position. L’histoire d’un manifestant kazakh brandissant une affiche vide m’avait marqué.

3) un billet tout récent, publié la semaine dernière, occupe la 3ème place. « Comment la philosophie permet de fonder une théorie du courage qui articule l’individuel et le collectif » analyse le livre « La fin du courage » de la philosophe Cynthia Fleury.

4) En quatrième position, on retrouve un autre billet à propos de Cynthia Fleury. « on liquéfie littéralement le temps » offrait un extrait d’une intervention de la philosophe à l’émission Boomerang de France Inter.

5) Finalement, en cinquième position, « L’antidote à l’accélération selon Carlo Levi » propose une façon poétique d’échapper à l’accélération du monde moderne.

Je continuerai avec plaisir à écrire des billets cette année. Si jamais vous voulez vous abonner à mon blogue, vous trouverez le lien RSS ici : https://desequilibres.net/feed/

“The earth has a soul: Carl Jung on Nature, Technology & Modern Life”: a book review

[Note de l’auteur : j’ai publié ce texte en anglais dans le cadre d’un club de livres que j’ai joint récemment (sous la suggestion de l’amie Debbie Rouleau). Il s’agit d’une critique personnelle du livre « The earth has a soul: C. G. Jung on Nature, Technology & Modern Life ». Cet ouvrage, publié en 2002 chez North Atlantic Books, présente des extraits des ouvrages, lettres et séminaires du Carl Jung (1875-1961), tous liés à ses diverses réflexions sur la nature et la technologie.]

“The earth has a soul: C. G. Jung on Nature, Technology & Modern Life” presents excerpts from Carl Jung’s (1875-1961) books, letters, and seminars, all related to his various thoughts on nature and technology.

Let me preface the reflections that follow by saying that, a) I’m a big fan of Freudian psychoanalysis (especially the core tenet that “unconscious material can be found in dreams”) and b) the impact of technology on society has been one of my favorite topics over the last three years. I also have very limited exposure to Jung’s writings. Because of that, I was looking forward to reading this book. Maybe because my expectations were high, I ended up being disappointed with it. Let me first share what bothered me and we’ll get into insights in the second part of the review.

The lows:

I think one of the main problems with the book is that these excerpts don’t tell a completely cohesive story. There’s a lot of repetition, it sometimes feels disjointed and because of that, now and then, you get the impression Jung is ranting. For that, I don’t blame Jung, I fault the editor. I would much have preferred a book that analyzed Jung’s thoughts, provided context to the reader, instead of extracts from his work. For example, Scientism (“the promotion of science as the best or only objective means by which society should determine normative and epistemological values”) was a very prevalent school of thought in the late 1800s, early 1900s, in the zeitgeist when Jung was coming of age. After the invention of the atomic bomb and its use in Japan in 1945, no wonder he feels disillusioned about science. The introduction (p. 11) quotes him as saying “The more successful we become in science and technology, the more diabolical are the uses to which we put our inventions and discoveries”.

Jung’s interpretation of Nature sometimes veers into a religious fervor. In the introduction (p. 3), the editor writes “At times, Jung capitalized the word nature, as if to convey his respect for it as a divinity”. As an atheist, this reasoning turned me off. But then, he also equated Nature with instinct and won me back (see insights section below). This to-and-fro movement reminded me of Dutch philosopher Baruch Spinoza (1632-1677). Spinoza viewed God and Nature as two names for the same reality. By the way, I had the same reaction reading Spinoza’s writings.

His cynicism about politics (p. 167): “I am uninterested in politics because I am convinced that 99 percent of politics are mere symptoms and anything but a cure for social evils. About 50 percent of politics is definitely obnoxious inasmuch as it poisons the utterly incompetent mind of the masses”. As a believer in democracy and politics, I was reminded of Winston Churchill’s quote from 1947: “No one pretends that democracy is perfect or all-wise. Indeed, it has been said that democracy is the worst form of government except all those other forms that have been tried from time to time.”

His call for individualism (p. 167): “There is only one remedy for the leveling effect of all collective measures, and that is to emphasize and increase the value of the individual.”. As a believer in social democracy and making sure no one gets left behind, I don’t think focusing society even more on the individual would lead to a more humane world.

Finally, the two sections portraying Jung’s travels in New Mexico and Africa (pages 42-62) were sometimes new-agey and made me cringe. I don’t think they added much to the book and felt dated.

The highs:

The book is not without its share of powerful insights. In my personal opinion, here are those that are key and memorable.

On instinct:

This is one of my main takeaways from the book. The editor summarizes it well (p.195) “our evolutionary task is not to return to Nature regressively, but to retain the level of consciousness we have attained and then enrich it with experience of this primordial foundation upon which it rests. »

As a technology entrepreneur, you’re often told that every decision needs to be data-driven, but I believe it leaves out the instinctual, the intuitive and the human side of the business. Professor Henry Mintzberg from McGill University in Montreal, Canada “believes that business schools, management programs, and business leaders are too obsessed with numbers, data, and making the process of management a science (vs. an art). As a proponent of action learning and making decisions based on insights acquired from one’s own challenges and experience, Mintzberg believes there is value business leaders also making intuitive-inspired decisions”

Jung writes (p. 15) that “civilized man … is in danger of losing all contact with the world of instinct”. We need to understand our instinctual base. He adds (p. 14) that “no man lives within his own psychic sphere like a snail in its shell, separated from everybody else, but is connected with his fellow-men by his unconscious humanity” and that “instinct is nature and seeks to perpetuate nature, whereas consciousness can only seek culture or its denial.”(p. 73)

But, at times, I felt frustrated by the lack of description of what those core instincts are. He writes (p.73) “age-old convictions and customs are always deeply rooted in the instincts”, but provides no further instructions. On page 174, he adds: “we need more psychology, we need more understanding of human nature, because the only real danger that exists is man himself. (…) We know nothing of man, far too little. His psyche should be studied, because we are the origin of all coming evil”. He also talks about archetypes (p. 198) as being “the hidden foundations of the conscious mind”, but he doesn’t share what those archetypes are! I wanted to yell: “you’re Carl Jung, you’ve probably treated thousands of patients in your lifetime. Please share with us the common elements of instinct and psyche, and archetypes you’ve seen in your career.” I would have loved to read about that.

On technology’s impacts:

Jung makes a case to better understand the impacts of technology. As someone who has been working in machine learning and artificial intelligence, I’m well aware of this and it is an important message. On page 153, he writes “Considered on its own merits, as a legitimate human activity, technology is neither good nor bad, neither harmful nor harmless. Whether it be used for good or ill depends entirely on man’s own attitude, which in turn depends on technology.”

He also recommends that we use philosophy as a tool to help us (p. 153): “In my practice I have observed how engineers, in particular, very often developed philosophical interests, and this is an uncommonly sound reaction and mode of compensation. For this reason I have always recommended the institution of Humanistic Faculties at the Federal Polytechnic, to remind students that at least such things exist, so that they can come back to them if ever they should feel a need for them in later life.” British philosopher Keith Frankish agrees and recently tweeted that “we’re on the verge of a golden age of philosophy (…) philosophy is what you do to a problem until it’s clear enough to solve it by doing science. More generally, we might say that it’s thinking about things we’re not sure how to think about — trying to establish a theoretical framework within which we can work. Now, there is a very important subject which we’re not yet sure how to think about but which we shall have to think about urgently in the coming decades. It’s artificial intelligence.”

Jung is quite critical of noise and explains why (p. 159): “The dark side of the picture is that we wouldn’t have noise if we didn’t secretly want it. (…) If there were silence, their fear would make people reflect, and there’s no knowing what might then come to consciousness”. He adds (p.160) that “modern noise is an integral component of modern civilization which is predominantly extroverted and abhors all inwardness”. Given that we’re now generating an extreme amount of data and content using our technological tools, what I would call modern noise, we’re at the point where we can’t make sense of the signal anymore. Even though we’re now feeling overwhelmed, I liked this analysis that, in fact, maybe we’re happy that we’re surrounded by all this noise.

Finally, and rightly so, Jung further criticizes time-saving technology and writes (p. 139) that they “do not, paradoxically enough, save us time but merely cram our time so full that we don’t have time for anything”. If you want to explore this concept of “lack of time” in modern society, I strongly recommend reading Hartmut Rosa’s Social Acceleration.

On reconnecting to the environment, to nature. 

Jung might help to explain why many people don’t understand the negative impacts of the climate and natural crisis facing the earth, maybe the biggest challenge of our generation. The book first tells us (p. 79) that “Jung believed the loss of emotional participation in Nature has resulted in a sense of cosmic and social isolation.” Then, Jung warns us about feeling superior to nature (p. 126): “Western man has no need of more superiority over nature, whether outside or inside. He has both in almost devilish perfection. What he lacks is conscious recognition of his inferiority to nature around him and within him. He must learn that he may not do exactly as he wills. If he does not learn this, his own nature will destroy him.” He adds (p. 12) that “the idea that man alone possesses the primacy of reason is antiquated twaddle. I have even found that men are far more irrational than animals”. On a side note, I think we can blame famous philosopher René Descartes (1596-1650) for this as he “denied that animals had reason or intelligence.”

He finally tells us (p. 207) that “trees cannot be without animals, nor animals without plants, and perhaps animals cannot be without man, and man cannot be without animals and plants—and so on. The whole thing is one tissue and so no wonder that all the parts function together, as the cells in our bodies function together, because they are of the same living continuum”

While reading the book, Jung’s thoughts about nature and animals reminded me of the beautiful Hayao Miyazaki movie “Princess Mononoke” where « supernatural forces of destruction are unleashed by humans greedily consuming natural resources ». It also made me wonder if Japanese culture is closer to nature than the North American one.

On the importance of dreams:

At the beginning of this review, I mentioned I was an advocate of using dreams to better understand ourselves. “The dream is a hidden door to the innermost recesses of the soul” writes Jung (p. 18) but he cautions us about following them literally (p. 19). Jung posits (p. 80) that the enormous loss of connection with nature is compensated by the symbols of our dreams. On page 76, he says “we always forget that our consciousness is only a surface, our consciousness is the avant-garde of our psychological existence. Our head is only one end, but behind our consciousness is a long historical ‘tail’ of hesitations and weaknesses and complexes and prejudices and inheritances”.  Finally, he suggests (p. 188) that using dreams might help to better understand ourselves: “your dreams are an expression of your inner life”.

On the importance of history:

I like to return to history to try to make sense of our present time, but it’s not a tool that I see used very often. Jung seems to agree and writes (p. 71) that “consciousness today has grown enormously in breadth and extent, but unfortunately only in the spatial dimension and not in the temporal, otherwise we should have a much more living sense of history”.

On the popularity of fantasy fiction:

Talking about one of the consequences of our disconnection with nature, Carl Jung writes (p. 80) about fantastic creatures: “Nowadays, talking of ghosts and other numinous figures is no longer the same as conjuring them up. We have ceased to believe in magical formulas; … ; and our world seems to be disinfected of all such superstitious numina as witches, warlocks, and worricows, to say nothing of werewolves, vampires, bush-souls, and all the other bizarre beings that populated the primeval forest.” If you follow the book publishing industry, you’re probably aware that “sales in the genres of science fiction and fantasy have doubled since 2010”. Maybe Jung’s theory explains our current collective appetite for this genre.

La définition originelle de vie privée

Suite de la lecture de « Condition de l’homme moderne » d’Hannah Arendt [1906-1975], à la page 76, on y retrouve un détail intéressant sur l’origine de l’expression « vie privée ». Explications d’Hannah Arendt :

Dans la pensée antique tout tenait dans le caractère privatif du privé, comme l’indique le mot lui-même ; cela signifiait que l’on était littéralement privé de quelque chose, à savoir de facultés les plus hautes et les plus humaines. L’homme qui n’avait plus d’autre vie que privée, celui qui, esclave, n’avait pas droit au domaine public, ou barbare, n’avait pas su fonder ce domaine, cet homme n’était pas pleinement humain. Quand nous parlons du privé, nous ne pensons plus à une privation et cela est dû en partie à l’enrichissement énorme que l’individualisme moderne a apporté au domaine privé. Toutefois, ce qui paraît plus important encore, c’est que de nos jours le privé s’oppose au moins aussi nettement au domaine social (inconnu des Anciens qui voyaient dans son contenu une affaire privée) qu’au domaine politique proprement dit. Événement historique décisif : on découvrit que le privé au sens moderne, dans sa fonction essentielle qui est d’abriter l’intimité, s’oppose non pas au politique mais au social, auquel il se trouve par conséquent plus étroitement, plus authentiquement lié.

Pour encore plus clarifier les pensées de la philosophe allemande, ajoutons ces réflexions de Favilla sur le site du journal « Les Echos » :

Alors que, de nos jours, la vie privée est le lieu par excellence de la liberté et de l’individualité, les Grecs considéraient, à l’inverse, la vie privée comme le domaine de la contrainte et du conformisme tandis que seule la vie politique permettait l’affirmation de l’individu en toute liberté.

Il faut dire que, chez les Grecs, tout ce qui concernait la gestion de la survie et la production des richesses était du domaine privé, affaire de famille. Ainsi libéré des soucis matériels, le citoyen pouvait se consacrer à la politique, réservée à l’expression des grands projets et à la construction du futur. 

Avec tous les débats actuels sur la vie privée, notamment causés par les abus des grandes sociétés technologiques, on est aujourd’hui bien loin de cette définition des Grecs. Le rêve de l’agora moderne, cette composante essentielle de la démocratie dans la cité, qui aurait pu atteindre des niveaux jamais vus grâce aux médias sociaux, n’est plus. Le modèle d’affaires basé sur la publicité et sur le microciblage l’a tué. La vie privée moderne nous semble aujourd’hui beaucoup plus attrayante que la vie publique, que la vie politique. À ce sujet, je note le commentaire de l’ami Clément Laberge dans un billet hier :

Mais j’ai l’impression que c’est devenu trop dur d’avoir du fun dans cette politique-là. Trop de trop vite, trop à peu près, tout le temps. Pas d’espace ni de temps pour respirer. Encore moins pour réfléchir. Il faut toujours faire ce qu’on peut tout en sachant que ce sera trop peu… et tout ça sous l’impitoyable jugement des médias sociaux.

Clément mentionne ce phénomène d’accélération (traité maintes fois dans ce blogue) qui nuit particulièrement à politique, car celle-ci se déroule dans le temps long. Je pense tout de même que, tel le phénix, le rêve originel des médias sociaux, celui d’outil catalyseur de conversation constructive et de grande démocratie, renaîtra des cendres de cette première vague. Quelle forme cela prendra-t-il ? J’ai des pistes de réflexion, mais ce n’est pas tout à fait clair. Par contre, je sais que, déjà, des créateurs et créatrices y réfléchissent et je vous garantis dès aujourd’hui que ça ne ressemblera pas à Facebook.

Hannah Arendt et les conséquences de l’automatisation

Je débute cette semaine la lecture de « Condition de l’homme moderne » de la grande philosophe Hannah Arendt [1906-1975]. Dans ce livre publié en 1958, elle souhaite « redonner une place de choix à la vita activa alors que la tradition philosophique l’a historiquement reléguée au second rang derrière la vita contemplativa. (…) elle désire ramener un équilibre à l’intérieur de cet appareil conceptuel et plus précisément redonner à l’action l’attention qu’elle mérite. » (source: Wikipedia)

Son prologue nous éclaire sur ses motivations. Elle souhaite réfléchir à l’impact de deux grands changements technologiques : i) la conquête de l’espace et ii) l’automatisation. Sur cette dernière, elle écrit :

Plus proche, également décisif peut-être, voici un autre événement non moins menaçant. C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité. (…)

Cela n’est vrai toutefois qu’en apparence. L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc, comme dans les contes de fées, au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté.

Avec la nouvelle vague technologique liée au progrès de l’intelligence artificielle (notamment dû aux succès de l’apprentissage automatique et l’apprentissage profond), le sujet de l’automatisation est revenu de plus belle dans l’actualité. J’ai d’ailleurs bien hâte de poursuivre le livre de Arendt pour ajouter à ma propre réflexion (je vous en reparlerai). D’ailleurs, plusieurs chercheurs réfléchissent aux impacts de l’accélération de l’automatisation, en proposant notamment l’introduction d’un revenu de base universel. À ce sujet, deux excellents ouvrages : i) « Utopies Réalistes » de Rutger Bregman et ii) « Libérons-nous » d’Abdennour Bidar. Le livre de Bidar va plus loin et offre des réflexions sur l’après-revenu universel, ce qu’on fera de notre temps, comment on accompagnera les citoyens, répondant ainsi à un des questionnements d’Arendt soixante ans plus tard. Bref, je vous le conseille si le sujet vous intéresse.

Pourquoi les peuples se soulèvent

Si vous suivez l’actualité depuis quelques mois, vous avez été témoins de soulèvements populaires un peu partout sur la planète (j’avais évoqué cette situation dans un billet le 14 septembre dernier). Plusieurs médias s’intéressent au phénomène et nous aident à décoder ces révoltes.

Commençons par une série d’articles et d’analyses publiés dans le journal Le Monde du 8 novembre 2019. On y apprend que « la fréquence des mouvements de protestation s’est aujourd’hui nettement accélérée » et que « grâce aux réseaux sociaux, nous les découvrons quasi en temps réel. » Chaque soulèvement débute par une étincelle telle que « différentes mesures touchant directement au coût de la vie, et d’apparence souvent dérisoire » qui provoque « de véritables ondes de choc, caractéristiques de l’effet papillon » (l’article regorge d’exemples pays par pays de ces mesures). Il y a aussi une « déferlante de manifestations aux causes plus politiques, essentiellement autour de revendications démocratiques ». Plusieurs facteurs d’incertitude contribuent à cela dont notamment « le ralentissement global de l’économie, l’accroissement vertigineux des inégalités sociales et la crise de la démocratie représentative. (…) Dernier fait notable, la répression n’entraîne pas une baisse de la mobilisation. »

Dans un entretien avec le politiste Bertrand Badie, il nous explique que « c’est l’acte II de la mondialisation qui a commencé » en définissant le premier acte comme ceci : « l’acte Ier tenait à cette construction naïve qui s’est développée après la chute du mur de Berlin, faisant de la mondialisation le simple synonyme de néolibéralisme, concevant la construction du monde par le marché et marginalisant aussi bien le politique que le social. ». Il s’agirait donc du juste retour du balancier, qui avait pris forme par « la droitisation du monde », tel que défini par l’historien des idées François Cusset dans le livre du même nom.

Finalement, dans un éditorial intitulé « Une exigence planétaire : reconquérir la démocratie », Le Monde propose des pistes de solutions : « Il faut se réjouir de ce changement d’époque et aider les mouvements en cours à éviter les pièges du nationalisme, à déboucher sur un rééquilibrage en faveur du politique, du social et de l’environnemental, mais aussi à des réformes fiscales compensant les inégalités de revenus, à des mécanismes de solidarité renouvelés, à la construction de corps intermédiaires réellement associés au pouvoir, à des Etats plus soucieux du bien-être des populations déshéritées que de la rente de leurs dirigeants. »

Passons maintenant au discours du Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, prononcé lors du Forum de Paris sur la paix le 11 novembre 2019. Dans celui-ci, Guterres évoque cinq risques globaux, qui me semblent tout à fait en lien avec les revendications observées dans ces soulèvements planétaires :

  1. Le danger d’une fracture économique, technologique et géostratégique.
  2. Une fissure du contrat social
  3. La fissure de la solidarité.
  4. La fissure entre la planète et ses habitants. 
  5. La fracture technologique. 

Finalement, pour affiner notre compréhension, le thème du superbe hebdomadaire « Le 1 » du mercredi 13 novembre 2019 était « Pourquoi les peuples se soulèvent ». En entrée de jeu, Julien Bisson déchiffre la situation en proposant quelques « fractures communes : crise de la démocratie représentative, creusement des inégalités, corruption endémique, monopolisation du pouvoir. »

Quant à Michel Foucher, géographe, il nous invite tout de même à ne pas généraliser trop vite : « Ce n’est pas parce que ces images sont tournées le même jour que ces soulèvements ont les mêmes causes ; chacun a sa genèse propre. Avec les médias sociaux adeptes du « présentisme » et les chaînes d’information en continu, un mouvement social devient une marchandise médiatique. »

Jean Baudrillard à propos de la vitesse

Cette semaine, lecture du livre « Amérique » du philosophe Jean Baudrillard, publié en livre de poche. Dans celui-ci, Baudrillard nous offre sa vision, son analyse personnelle des États-Unis. À propos de la vitesse (dans le contexte des autoroutes américaines), il écrit :

La vitesse est le triomphe de l’effet sur la cause, le triomphe de l’instantané sur le temps comme profondeur, le triomphe de la surface et de l’objectalité pure sur la profondeur du désir. (…) Triomphe de l’oubli sur la mémoire, ivresse inculte, amnésique. (…) La vitesse n’est que l’initiatique du vide : nostalgie d’une réversion immobile des formes derrière l’exacerbation de l’immobilité.

Hartmut Rosa dans son livre « Accélération » nous explique que l’accélération technique (comprenant les transports, la communication et la production) est une des trois dimensions de l’accélération sociale (ce sentiment que le monde s’accélère). Au sujet des transports, il écrit :

L’augmentation de la vitesse de transport est à l’origine de l’expérience, universellement répandue dans la modernité, de la « compression de l’espace ». L’expérience que le sujet fait de l’espace est dans une très grande mesure fonction de la durée nécessaire pour la traverser. (…) C’est pourquoi le monde, depuis le début de la révolution industrielle, semble s’être réduit jusqu’à environ un soixantième de sa taille originelle. Les innovations ayant produit une accélération, en particulier dans les transports, sont principalement à l’origine de ce que l’on peut appeler, (…) « l’anéantissement de l’espace par le temps ».

Rosa nous aide bien à comprendre que l’une de sources de notre sentiment d’accélération, c’est l’augmentation de la vitesse des transports au cours des 150 dernières années. De son côté, Baudrillard a raison de nous rappeler les effets pervers de la vitesse, qui risque de nous faire passer à côté de beaucoup de réalités.

Même Winston Churchill a ressenti les effets de l’accélération

Cette semaine, je commence la lecture de « The World Crisis: 1911-1918 », le récit sur la première guerre mondiale de sir Winston Churchill écrit entre 1923 et 1931. Le livre est publié en anglais aux éditions Simon & Schuster et en français aux Éditions Tallandier.

Au chapitre 2, un jeune Churchill (il avait 21 ans à l’époque) raconte son repas avec sir William Harcourt (1827-1904), un vieux politicien de l’époque victorienne :

Sir William Harcourt
By courtesy of the National Portrait Gallery, London, Public Domain

In the year 1895 I had the privilege, as a young officer, of being invited to lunch with Sir William Harcourt. In the course of a conversation in which I took, I fear, none too modest a share, I asked the question, « What will happen then? ». « My dear Winston, replied the old Victorian statesman, the experiences of a long life have convinced me that nothing ever happens ». Since that moment, as it seems to me, nothing has ever ceased happening.

Il est intéressant de lire cette réflexion de Churchill et de voir la différence entre ces deux générations de politiciens britanniques. Le premier (Harcourt) a l’impression qu’il ne passe jamais rien, le second (Churchill) ressentira de plein fouet l’accélération du vingtième siècle. D’ailleurs, le sociologue Hartmut Rosa, dans son livre « Accélération », identifie les deux décennies 1890-1910 comme la période de la première grande vague d’accélération. Il écrit :

Il règne dans le monde de la recherche un assez large consensus pour identifier deux grandes vagues d’accélération : tout d’abord, les deux décennies 1890-1910, à la suite de la révolution industrielle et de ses innovations techniques ont produit une révolution de la vitesse dans presque toutes les sphères de l’existence.

On voit donc que, à travers cette impression, Churchill avait bien capturé l’air du temps.

Un certain éclairage sur le cyberharcèlement de groupe

Dans Le Monde du 13 septembre, article de fond sur le harcèlement de groupe qui se déploie à la suite d’« un selfie inopportun ou un tweet malheureux ». L’article cite plusieurs exemples où des individus, ayant partagé du contenu abject ou de très mauvais goût, ont subi les foudres d’internet. Je conserve les deux extraits suivants :

La rumeur, les lâchetés, les excès ne sont pas nés avec les réseaux sociaux mais l’indignation, même lorsqu’elle est justifiée, y est tellement amplifiée, jusqu’à la saturation, qu’elle en devient abjecte. « Le lien entre toutes ces affaires, c’est le médium, observe Pauline Escande-Gauquié, sémiologue et coauteure de Monstres 2.0 : L’autre visage des réseaux sociaux (Ed. François Bourin, 2018). Les réseaux sociaux amènent à plus de débordements parce que n’importe qui peut prendre la parole, n’importe quand, de n’importe où et éventuellement, sous pseudo. Derrière une identité factice, il y a moins de censure, moins de surmoi. »

(…)

les conséquences ne sont pas que virtuelles. « En ciblant notre réputation, on peut penser qu’il s’agit d’un acte plus léger qu’une agression sur le corps. On se permet ce qu’on ne permettrait pas sur le corps. Mais humilier l’ego social, c’est blesser l’autre profondément », poursuit Gloria Origgi [philosophe et auteure de La Réputation. Qui dit quoi de qui (PUF, 2015)]

Je retiens plusieurs choses de cette analyse. D’abord (et ça, on le savait déjà), les outils numériques servent d’amplificateurs. Ensuite, l’indignation se retrouvant amplifiée, cela amène débordements et même violence. Donc, conséquences possiblement démesurées eu égard à la faute originelle. Finalement, le pseudonymat sur internet encourage ce déchaînement.