Comment expliquer la popularité des jeux d’évasion

Dans un splendide article de fond du magazine Vox sur les jeux d’évasion (les « escape games »), la journaliste Rachel Sugar évoque plusieurs facteurs pour expliquer leur popularité, mais cet extrait m’a particulièrement intéressé :

Escape rooms are an antidote: They require you to exist, in real life, with other real-life people, in the same place, at the same time, manipulating tangible objects. But you only have to do it for an hour! High intensity, low commitment. You get the thrill of deep connection, but you don’t have to, like, talk about your feelings. (…)
They are the opposite of first-person video games, and also the next logical step. In an escape room, it isn’t your digital avatar that’s the hero; it’s actually you, in your actual body. You don’t know what the pattern is, but you can rest assured there is one. For one hour, if you think hard enough, you get to live in a world that makes sense.

J’ai essayé un jeu d’évasion l’an dernier chez Komnata Quest à Brooklyn. C’est une expérience fantastique. Je l’ai fait avec ma conjointe et ça a été 55 minutes de pur plaisir! Mais revenons à l’analyse de Rachel Sugar. De ce que je comprends aussi, il arrive régulièrement que des inconnu.es soient jumelé.es pour réussir le défi du jeu d’évasion. Personnellement, je n’aurais pas envie de le faire avec des gens que je ne connais pas, mais ce désir correspondrait tout à fait à la thèse que j’ai exploré dans ces deux billets à propos du phénomène « free hugs », cette envie de connexions et d’expériences physiques dans un monde de plus en plus dématérialisé.

Une « vaccination politico-pédagogique massive » pour lutter contre le populisme

Dans le journal Le Monde du 20 avril 2019, critique du livre « Les Prophètes du mensonge » de Leo Löwenthal et Norbert Guterman. Celui-ci, publié à l’origine en 1949, détaille une étude de l’agitation fasciste des années 1940 aux États-Unis. Le livre faisait partie d’une série de cinq ouvrages sur des thèmes similaires. Cet extrait a particulièrement attiré mon attention :

Selon le rêve resté inabouti de Max Horkheimer [philosophe et social allemand à l’origine de la célèbre École de Francfortces livres étaient destinés à être réécrits, cette fois sous la forme de petits fascicules populaires qui, en cas de déchaînement antisémite ou autre, devaient être distribués » aux enseignants, aux élèves et aux politiciens. « L’idée était celle d’une vaccination politico-pédagogique massive, d’une “firebrigade” [« brigade d’incendie »]. » « Nous voulions – tout à fait dans l’esprit de la théorie critique – produire un travail de niveau scientifique, applicable en principe à la praxis politique. »

Cette idée d’une « vaccination politico-pédagogique massive » me semble extrêmement intéressante pour lutter contre le populisme ambiant. L’idée de fascicules et l’utilisation de passeurs sont encore à propos, mais je me demande quelles formes supplémentaires cette « vaccination » pourrait-elle prendre avec le numérique ? À réfléchir.

Plus de détails à propos de ce livre sur le site des Éditions La Découverte.

Trois éléments communs des théories conspirationnistes

Un de mes sujets de prédilection est les infox (les « fake news »), pourquoi les crée-t-on, les partage-t-on, etc. Dans ce contexte, cet article récent du Time Magazine à propos de la zone 51 et ses théories conspirationnistes a piqué ma curiosité. On y cite d’ailleurs un rapport de recherche qui explique les trois éléments communs de ces phénomènes viraux :

In some ways, Area 51 rumors have a lot in common with every other conspiracy theory throughout history. According to a 2017 paper in Current Issues in Psychological Science by psychologist Karen Douglas of England’s University of Kent and her colleagues, nearly all conspiracy theories satisfy three basic needs: they provide understanding and certainty, they create a sense of control and security, and they improve a believer’s self-image.

Grosso modo, selon ce rapport, les théories du complot i) apportent compréhension et certitude, ii) créent un sentiment de contrôle et de sécurité et iii) améliorent l’image de soi du croyant. Il est important de comprendre ces mécanismes psychologiques si on veut démystifier ces théories fausses. En complément de lecture, je vous propose aussi ce billet sur « L’art de la démystification des idées fausses »

Antonio Pele : « L’engouement pour la méditation est une réponse aux exigences toujours plus aiguës du capitalisme »

Dans le cadre d’une intéressante série de six articles sur la méditation, le journal Le Monde du 2 août dernier offrait un entretien avec Antonio Pele, professeur de droit et de libertés publiques à l’Université pontificale catholique de Rio de Janeiro. Passionné de méditation, il remarque que celle-ci est de plus en plus populaire et postule que c’est en réponse « aux exigences toujours plus aiguës du capitalisme ». Il explique aussi que la pratique de la méditation, si elle est utilisée pour diminuer les impacts négatifs de l’accélération, peut causer des effets pervers. Extrait :

Mais [la méditation] peut aussi conduire à accepter le monde tel qu’il est, à s’adapter à cette accélération et aux inégalités qui se creusent, sans vouloir les remettre en cause. Elle peut induire chez certaines personnes l’idée que c’est en se changeant soi-même que l’on va changer le monde. Et que si l’on n’y parvient pas, c’est à cause d’un « mauvais karma ». C’est en quelque sorte une façon de faire le jeu du capitalisme, ou en tout cas de ne pas le remettre en cause. Or la méditation seule ne peut pas changer le monde.

Les observateurs de la scène des jeunes pousses technologiques ont bien remarqué l’émergence relativement récente d’applications de méditation comme Calm ou bien Headspace. Les investisseurs en capital-risque ont d’ailleurs soutenu ces compagnies à coup de millions de dollars (143 pour Calm, 75 pour Headspace). À elles seules, ces deux applications sont téléchargées par millions chaque mois. Dans un billet récent, j’expliquais (en utilisant les théories du philosophe Hartmut Rosa) que l’accélération perçue en notre période de modernité tardive mène à un sentiment d’anxiété dans la population. On peut donc comprendre pourquoi ces compagnies ont tant de succès, mais le professeur Pele nous explique bien que la méditation n’est peut-être pas la panacée désirée contre les effets d’accélération. À nous d’en prendre connaissance.

Les récentes élections en Ukraine prouvent une des thèses de Baudrillard

Lors des élections législatives de dimanche dernier en Ukraine, la formation du président Volodymyr Zelensky, élu en avril dernier, a obtenu « le meilleur score jamais observé en Ukraine pour un scrutin de ce type ». Dans une édition récente, le journal Le Monde nous explique les particularités du novice président et de son parti :

(…) les recettes utilisées par les conseillers du président n’ont guère changé. Ceux-ci, pour la plupart venus des rangs du Kvartal 95, la société de production de Zelensky, ont continué à surfer sur l’aura de la série télévisée qui a rendu leur candidat si populaire, dans laquelle il incarnait un simple professeur propulsé président. Serviteur du peuple, le nom choisi pour le parti présidentiel, n’est autre que celui de la série à succès. Comme en avril, la campagne a été menée principalement sur les réseaux sociaux, et à coups de slogans attrape-tout et vagues. 

Cet exemple valide la thèse du « troisième ordre de simulacre » du philosophe Jean Baudrillard. Pour l’expliquer plus en détails, je cite ici Wikipedia : Jean Baudrillard soutient que « les sociétés occidentales ont subi une « précession de simulacre ». La précession, selon Baudrillard, a pris la forme d’arrangement de simulacres, depuis l’ère de l’original, jusqu’à la contrefaçon et la copie produite mécaniquement, à travers « le troisième ordre de simulacre » où la copie remplace l’original. ». Grosso modo, un acteur qui joue un président novice dans une série télé est désormais considéré comme ayant l’étoffe présidentielle nécessaire pour être élu. Le nom du parti et de la série étant la même, on pousse le simulacre jusqu’au bout.

En conclusion, je termine ce billet en citant de nouveau Baudrillard (de son superbe livre de 1981 Simulacres et simulation) :

Aujourd’hui l’abstraction n’est plus celle de la carte, du double, du miroir ou du concept. La simulation n’est plus celle d’un territoire, d’un être référentiel, d’une substance. Elle est la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité : hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte, ni ne lui survit. C’est désormais la carte qui précède le territoire – précession des simulacres – c’est elle qui engendre le territoire et s’il fallait reprendre la fable, c’est aujourd’hui le territoire dont les lambeaux pourrissent lentement sur l’étendue de la carte. C’est le réel, et non la carte, dont les vestiges subsistent çà et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l’Empire, mais le nôtre.

Le phénomène « Free Hugs » (la suite)

Le 8 juillet dernier, dans un billet, je traitais d’une tendance observée à la foire Japan Expo 2019 : l’observation de centaines de participants se promenant avec des pancartes, t-shirts, bandeaux et autres masques buccaux portant l’inscription « Free Hugs ». Dans mon analyse, je supputais que cette tendance émergeait de deux phénomènes principaux : i) le fait que « nous nous sentons de plus en plus seuls »; ii) en cette époque #metoo, le message « free hugs » est clair. Les limites de la rencontre sont précises et sans ambiguïté. Je t’offre un câlin gratuit et c’est tout.

Madame Vigée-Lebrun et sa fille, Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, 1789 [domaine public]. Image trouvée sur Wikipedia.

Dans une lettre publiée dans le New York Times du 13 juillet 2019, l’autrice Courtney Maum évoque un sujet similaire sous le titre «Please touch me ». Elle se demande : « Has intimacy gone so far out of style that it was poised for a comeback? » et ajoute : « Could the pendulum be swinging from “Don’t touch me!” to “Please touch me again”? ». Elle observe la montée de phénomènes tels que celui des câlineurs professionnels. Experte en tendances, elle pose l’hypothèse que nous sommes probablement à la toute veille d’un retour de l’intimité après des années de distance physique et elle offre des scénarios possibles de ce retour. Elle n’évoque pas le phénomène « free hugs », mais à mon avis, cela s’inscrit totalement dans son analyse.

En 1886, Nietzsche soulignait déjà l’accélération de la société

Les réflexions des philosophes sur l’accélération de la société ne datent pas d’hier. En effet, le philosophe allemand Friedrich Wilhelm Nietzsche [1844-1900] écrivait ceci en 1886 :

Friedrich Wilhelm Nietzsche (source : Wikipedia)

L’accélération monstrueuse de la vie habitue l’esprit et le regard à une vision, à un jugement partiel et faux. […] Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle barbarie. À aucune époque, les hommes d’action, c’est-à-dire les agités, n’ont été plus estimés. L’une des corrections nécessaires qu’il faut entreprendre d’apporter au caractère de l’humanité sera donc d’en fortifier dans une large mesure l’élément contemplatif ». 

Friedrich Nietzsche, « Humain, trop humain« . 1886

Dans cet extrait (cité dans le livre « Accélération » de Hartmut Rosa), Nietzsche estime que la société de l’époque victorienne souffre à cause de l’accélération de la vie. La grande question qui me turlupine sur l’accélération : est-ce que notre époque (souvent qualifiée de post-moderne) serait différente ? Ou bien est-ce que chaque époque se plaint généralement de l’accélération depuis 150 ans ? J’espère que ma lecture du bouquin de Rosa apportera un éclairage là-dessus.