Pierre Musso : « Chaque fois que vous faites un like sur Facebook, vous vous mettez en scène »

Source : site de L’institut des études avancées de Nantes

Avec ma longue expérience d’analyste des médias sociaux et d’entrepreneur dans le même domaine, un de mes sujets de prédilection reste évidemment « philosophie et réseaux sociaux ». Le 22 février dernier, Les Chemins de la philosophie traitait de ce sujet. Extrait d’une conversation entre Pierre Musso, philosophe, et l’animatrice Adèle Van Reeth :

Pierre Musso : Chaque fois que vous faites un « like » sur Facebook, ou que vous faites un re-tweet sur Twitter, non seulement vous qualifiez un site, mais en même temps vous vous mettez en scène. C’est une mise en scène de soi. Et donc vous jouez quoi? Votre réputation. Ce qui se joue sur les réseaux sociaux dans la mise en scène, c’est sa réputation, ce n’est pas sa notoriété. C’est créer la théâtralisation de soi. Et ça c’est tout à fait fondamental dans la pratique et les usages spécifiques des réseaux sociaux.

Adèle Van Reeth : en même temps, non. Ce besoin de se mettre en scène et d’avoir une bonne réputation existaient avant les réseaux sociaux. Ça n’a pas créé un nouveau besoin. Simplement on le voit plus.

PM : Sauf que, tout le monde est concerné. Plus de 2 milliards d’utilisateurs de Facebook avec toujours l’ambivalence, le pire et le meilleur, qui est constitutive même de l’idée de réseaux.

Sachant pertinemment que ce n’est pas un nouveau phénomène, je cherchais depuis plusieurs mois une explication à la singularité de ce désir de mise en scène que l’on retrouve sur les réseaux sociaux. Et voilà, dans ce bout de conversation, la percée que je recherchais. C’est l’échelle de Facebook qui fait que le phénomène est désormais incontournable, devenant si évident, si répandu, qu’on l’aperçoit systématiquement lors de chaque passage sur ces sites. Et cela me fait penser à la fable « Les Habits neufs de l’empereur« , où tout le monde prétend que c’est vérité qui est partagée alors qu’en fait, « le roi est nu ».

Quoi faire avec la masse d’images qui nous entoure ? Les propositions d’Italo Calvino.

Voici donc mon troisième billet sur le superbe « Six Memos for the Next Millennium » d’Italo Calvino. Dans son cinquième mémo, Calvino nous parle de « visibilité » et de façon prophétique, il explique que nous sommes bombardés par tant d’images que nous ne pouvons plus distinguer une expérience directe de celle vue par le truchement de la télévision. N’oubliez pas que ce texte a été écrit en 1985, plusieurs années avant l’arrivée du web! Il ajoute (ma traduction) que désormais « des fragments d’images recouvrent notre mémoire comme une couche de déchets, et parmi tant de formes, il devient de plus en plus difficile d’en distinguer une en particulier ».

Il se demande d’ailleurs si une littérature du fantastique sera possible au 21e siècle, considérant cette masse d’images. Il propose deux pistes potentielles :

1) We could recycle our used images in new contexts that alter their meaning. Postmodernism could be seen as the tendency to make ironic use of mass-media images, or else to introduce a taste for the marvelous inherited from the literary tradition into narrative mechanisms that accentuate its foreignness.

2) Or we could wipe the slate clean and start over from scratch. Samuel Beckett achieved the most extraordinary results by reducing visual and linguistic elements to the bare minimum, as if in a world after the end of the world.

Ce qui est fantastique dans cette analyse, c’est que la puissance du royaume des images n’a cessé de s’accélérer depuis l’ère de la télévision, d’abord via la publicité. D’ailleurs, en 1989, on écrivait que « the power of visual imagery in advertising challenges the notion of truth and shapes the way people view the world and themselves« . Ensuite, grâce à l’hégémonie des médias sociaux, la génération YouTube et Instagram consomme de plus en plus d’images. On voit très bien que la première piste de Calvino s’est réalisé, avec le remixing de contenu, les memes, et même avec l’art urbain contemporain. Pour ce qui est de la deuxième proposition, je ne pense pas que nous avons encore découvert cette suite logique. Et pour vous en convaincre, je vous recommande d’ailleurs cette conversation dans La Dispute du 2 mai dernier sur « la littérature peut-elle encore transgresser ?« 

Montrer ses valeurs morales dans les médias sociaux

Dans cet article récent du magazine Quartz, la journaliste Olivia Goldhill explore le phénomène des gens désireux de montrer leurs valeurs morales dans les médias sociaux. Comme elle le mentionne dans son article, nous avons tous vu ces messages tel que « Faites un compliment, cela peut rendre la journée de quelqu’un plus agréable. » ou « soyez gentil avec les autres ». Ces messages sont probablement bien intentionnés, mais ils sont gênants surtout si vous savez que la personne qui les envoie n’est pas particulièrement gentille ou offre peu de compliments dans la vie. Le débat ne date pas d’hier car Socrate a exploré ce phénomène il y a plus de 2000 ans, mais les médias sociaux changent la donne. Extrait avec citation de Marcus Folch, professeur à l’Université Columbia :

There are differences between those who assert their moral worth on social media in 2019 and an authority figure in Ancient Greece doing the same. In particular, as we don’t necessarily interact with online contacts in real life, there’s greater license to create an exaggerated impression of one’s own morality online as there would be in person. “In an ancient society, people know you. They see how you actually live, or at least parts,” says Folch. “On social media, you’re allowed to create an illusion. It’s highly constructed and there’s very little way to regulate that illusion.”

Et voilà encore ce désir de mise en scène, de création d’une illusion, un de mes sujets de prédilection dans ce blogue.

Bret Easton Ellis sur la « likabilité » et où cela nous mène

Longue entrevue très intéressante avec l’écrivain et trublion Bret Easton Ellis dans le magazine Les Inrockuptibles le 30 avril dernier. Extrait :

L’une des choses qui me travaillaient c’était la likabilité – le fait de vouloir être aimé et liké sur les réseaux sociaux – et où cela nous mène, le fait d’être comme un acteur, de faire semblant d’être aimable…

Selon mon analyse, la thèse de Bret Easton Ellis dit que le désir de mise en scène de l’être humain, accéléré par sa présence dans les médias sociaux, lui impose un carcan et bride une partie de sa liberté d’expression. Ce qui est intéressant, c’est qu’on se retrouve aujourd’hui dans un monde où chacun croit à sa propre vérité (voir ce billet), tout en ayant l’impression qu’on le brime dans sa liberté d’expression. Comment réconcilier ces deux phénomènes ?

Une épidémie globale de nostalgie

Dans une chronique récente sur France Culture, Brice Couturier nous parle de l’ultime livre du sociologue Zygmunt Bauman, Retrotopia. Il y observe combien l’épidémie globale de nostalgie qui frappe la planète a pris le relais de l’ancienne épidémie de frénésie progressiste du vingtième siècle. Extrait :

Son prognostic, c’était que la réaction prendrait la forme d’une tribalisation. Voyez ces internautes en quête de zones de confort où chacun se retrouve en situation, aidés par la technologie numérique, de faire sa petite cuisine informationnelle. Autant dire que la lisibilité du monde n’en ressort pas améliorée. Toutes sorte des démagogues, des politiciens de la colère, prospèrent sur l’exploitation des clivages identitaires. Ils prétendent protéger leur petite tribu, en clôturer le territoire, en chasser les étrangers, sous prétexte d’en restaurer l’harmonie perdue. De ce fait, c’est le passé, un passé mythifié comme âge d’or de la cohérence sociale et de la prévisibilité des comportements qui est devenu notre idéal. Un passé reconstruit par les souvenirs. (…) Après l’âge du progressisme, nous sommes entré dans un âge du régressisme.

Plusieurs thème ressortent de cette analyse. D’abord, on peut penser qu’une partie de la population s’est sentie laissé-pour-compte par l’accélération, par ce qu’on a appelé le « progrès » au vingtième siècle. Ensuite, l’échelle mondiale des plateformes numériques nous permet désormais de nous enfermer dans des groupes, et cela nous mènent directement à la pensée de groupe. Finalement, on trouve des politiciens prêts à utiliser ces tendances pour se faire élire.

Tim Wu : « nous agissons différemment quand nous savons que nous sommes «enregistrés» »

Extrait d’une lettre d’opinion du juriste américain Tim Wu, intitulée How Capitalism Betrayed Privacy, et publiée dans le New York Times le 10 avril 2019 :

Perhaps the hardest truth we’ve learned is that once you realize you’re being watched, it is a tough sensation to shake. As our experiences with social media have made all too clear, we act differently when we know we are “on the record.” Mass privacy is the freedom to act without being watched and thus, in a sense, to be who we really are — not who we want others to think we are. At stake, then, is something akin to the soul.

Intéressante constatation qui soutient la thèse que nous assistons de plus en plus à de la mise en scène dans la société, thèse explorée dans plusieurs billets de ce blogue.

Cynthia Fleury : « on liquéfie littéralement le temps »

Entrevue avec la philosophe, psychanalyste et chercheuse Cynthia Fleury à l’émission Boomerang du 29 mars 2019 :

Photo: JeanAlix21 [CC BY-SA 4.0]

Augustin Trapenard: Dans quel temps est-ce que vous avez le sentiment que l’on vit?

Cynthia Fleury: On a un phénomène de disparition du temps, on liquéfie littéralement le temps. Alors que le temps est nécessaire pour tout simplement avoir le sentiment de vivre.

AT: un temps conditionné par l’immédiateté, qui nous invite à être en réaction perpétuelle. Que vous évoque ce mot « réaction »?

CF: Précisément le contraire de l’action. Normalement l’action, c’est quelque chose lié à une pensée, lié au temps. À un moment donné, dans l’action, je me suis dit que, éventuellement, je pourrais faire autre chose et j’ai fait cela. À partir du moment où l’action n’a plus la trace de cette décision, nous sommes précisément dans la réaction. (…)

À partir du moment où on a un réductionnisme de tout, réductionnisme des signes, des espaces où on peut s’exprimer, instantanéité, décontextualisation, (…) tout cela fait que vous ne pouvez plus comprendre ce qui est dit. Le temps est absolument nécessaire pour comprendre. Nous avons de nouveaux outils magnifiques (…) mais ça modifie nos perceptions. Et ça modifie nos manières d’être et que régulièrement, il faut reprendre la main. (…) Le premier état de régulation dans un état de droit, c’est la parole. (…) Le court de la parole donnée a chuté. Non seulement, la parole ne veut quasiment plus rien dire, mais quand on vous la donne, vraiment ne la prenez pas, car on ne vous donne plus rien. Le premier outil de régulation de la violence, c’est la parole. Si vous désubstantialisez sans cesse la parole par de la novlangue, par du réductionnisme, par de l’insulte à la place d’un argument, vous videz la démocratie de sa force.

Au phénomène d’accélération souvent mentionné dans ce blogue, il faut donc ajouter cette importante notion de « réaction », qui ajoute du bruit de fond et qui nuit à notre analyse des contextes. Je note aussi la mention de la parole qui est nécessaire pour contrer la violence, thème exploré par Edgar Morin et mentionné dans ce billet récent.