La post-vérité est un phénomène radicalement différent des mensonges classiques

Je suis en pleine lecture du superbe livre « Postvérité et autres énigmes » du professeur de philosophie Maurizio Ferraris. Le résumé du livre dit tout : « Combien de vérités y a-t-il dans la postvérité ? Même s’il est tentant de dire que les fake news ont toujours existé, que le mensonge est un ingrédient constitutif de la politique et de la vie et qu’il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil ; même si l’on a envie de couper court en disant qu’il s’agit tout au plus de faire attention à ce que l’on lit comme on fait attention à ce que l’on mange et à ce que l’on boit, la postvérité est devenue un concept philosophique incontournable. Son émergence souligne une caractéristique essentielle du monde contemporain : l’alliance entre le pouvoir extraordinairement moderne d’internet et la plus ancienne des pulsions humaines, celle d’avoir raison à tout prix. » Jusqu’à maintenant, cette publication est probablement la plus importante de l’année pour moi. En voici un premier extrait :

S’obstiner à soutenir qu’il n’y rien de nouveau [à propos de la post-vérité] ne signifie pas seulement nier l’évidence, mais surtout ne pas vouloir tirer les conséquences évidentes du fait que la facilité avec laquelle on fabrique du faux acquiert une puissance toujours plus grande dans la mesure où elle vient après une longue vague de discrédit idéologique du vrai, considéré comme source d’oppression et de dogmatisme, auquel il fallait opposer, au nom de l’épanouissement de l’humain, la force des narrations et des vérités alternatives, quand il ne s’agissait pas de l’énorme et séduisante puissance du pseudos et du mythos opposés au logos aride et tyrannique.

Ferraris nous explique dans ce texte qu’il est important de considérer la post-vérité comme étant un phénomène radicalement différent des mensonges classiques, car celle-ci s’ancre directement dans la lignée des philosophes post-modernes du XXème siècle. Plusieurs d’entres eux étaient « sceptiques vis-à-vis de la vérité absolue ou des prétentions à des vérités universelles ». Tout ceci est accéléré par le phénomène de l’individualisme qui poussé à l’extrême propose l’atomisation de la vérité, c’est-à-dire que chaque individu a droit à sa propre vérité pour pouvoir se réaliser.

Le pouvoir de raisonner n’est pas suffisant pour éviter les préjugés

La philosophie est d’une aide précieuse pour nous aider à décoder la société, mais ça ne mets pas ses praticiens à l’abri de travers importants. Le philosophe Nigel Warburton nous rappelle que le pouvoir de raisonner, l’intellect, n’est pas suffisant pour éviter les préjugés :

Many of us would like to believe that intellect banishes prejudice. Sadly, this is itself a prejudice. Great philosophers—those doyens of reason—have a miserable and mostly hidden record on racism.

(…)

If intellect doesn’t inoculate against fear of difference, what will? Empathy, compassion, imagination and a recognition of common humanity.

Effectivement, l’empathie joue un rôle important dans la compréhension de l’autre, comme l’écrivait Edgar Morin (cité dans ce billet de mars 2019)

Edgar Morin : « une culture doit à la fois s’ouvrir et se fermer »

Superbe extrait du livre « Dialogue sur la nature humaine », une discussion entre Boris Cyrulnik et Edgar Morin :

Une culture doit à la fois s’ouvrir et se fermer. Se fermer dans le sens où elle doit maintenir sa structure, son identité – parce que l’ouverture totale est la décomposition. Mais s’ouvrir reste la seule façon de s’enrichir, c’est-à-dire intégrer du nouveau sans se laisser se désintégrer. (…)

Au fond, tout le problème est là : la grande menace est la refermeture. Sur le plan mental, quel est le danger aujourd’hui ? C’est le fragment – le fragment nationaliste – qui veut se considérer comme la seule vraie totalité; c’est le refermement culturel, national et religieux qui oublie la solidarité avec les voisins et, plus largement, avec toutes les autres sociétés humaines. (…)

[à cela], il faut opposer le discours du rassemblement, de la connexion, de la communication et de l’empathie, de la communauté et de la communion…

Edgar Morin, philosophe

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004

Pierre-Henri Tavoillot à propos de la démocratie

À l’occasion de la sortie du livre « Comment gouverner un peuple-roi ? » du philosophe Pierre-Henri Tavoillot, Florent Georgesco en fait la critique dans Le Monde et nous rappelle comment la démocratie est un exercice imparfait, mais fondamental.

Nous sommes secoués ? Réveillons-nous ! Nous ne savons plus pourquoi nous sommes démocrates ? Magnifique occasion de pousser le doute à ses extrémités, pour en sortir ou non, peu importe. Au bout du compte, on sera plus lucide. (…)

le bavardage démocratique peut se perdre, et se perd, en réalité, très souvent, dans le brouhaha. Mais, à condition de le rendre réellement démocratique, c’est-à-dire de le transformer en délibération entre égaux, il est le mode d’exercice de la liberté du peuple et, au-delà, une manière pour celui-ci, réalité complexe dont le livre examine les multiples sens potentiels, de se constituer comme tel. (…)

La démocratie, conclut PierreHenri Tavoillotc’est l’extension du domaine de l’adulte », « la civilisation des grandes personnes ». C’est découvrir, à l’usage, que la vie est quelque chose qui vacille, et qu’il y d’autres initiation à mener qu’à ce vacillement même, qu’à l’incertitude et à l’inabouti.

À travers ce texte, on peut commencer à comprendre pourquoi une partie de la population s’intéresse au discours des autocrates. Celui est peut être plus confortable car situé hors de l’ambiguïté des discours et délibérations démocrates. Mais ce discours autocratique mène directement loin de la véritable démocratie.

Comment nos repères peuvent mener à un attachement aux fausses croyances

Je viens de finir la lecture du livre « Des têtes bien faites: Défense de l’esprit critique« . Dans cet ouvrage, philosophes et chercheurs exposent les failles mentales qui nous rendent vulnérables aux erreurs de raisonnement. J’ai adoré! En voici d’ailleurs un extrait d’un chapitre intitulé « L’attachement obstiné aux croyances fausses », qui nous explique le besoin d’avoir des repères dans un monde où nos capacités cognitives sont limitées alors que les domaines couverts par nos croyances sont gigantesques :

Notre état normal d’ignorance vis-à-vis de notre environnement et d’incertitude vis-à-vis de la vérité de nos croyances peut être compensé par l’acquisition de repères. On appellera ici « repères » à la fois les croyances dont a éprouvé les fondements et les sources de croyances dont on considère qu’elles sont fiables, qu’il s’agisse de personnes ou d’institutions comme des journaux ou autres médias.

Anouk Barberousse, philosophe

Par contre, l’adoption de ces repères peut entraîner des effets pervers comme l’explique un peu plus loin Anouk Barberousse :

Comme le choix d’un repère est coûteux du point de vue cognitif, si l’on a choisi un repère faux ou indigne de confiance, on répugnera à l’abandonner, d’où l’attachement. Abandonner l’un de ses repères oblige non seulement le sujet à reprendre l’enquête visant à déterminer quels repères potentiels sont fiables, mais encore à se dédire, ce qui peut avoir un coût social important, (…)

Anouk Barberousse

À mon avis, une meilleure compréhension des repères qui nous influencent nous permettra certainement d’éviter notre propres angles morts. De plus, essayer d’identifier les sources d’influence de nos interlocuteurs pourra aussi nous aider à mieux les comprendre. Mais y a-t-il vraiment moyen de faire une liste exhaustive de ces repères?

Edgar Morin, la politique et la démocratie

Il ne faut pas oublier que la démocratie est, en profondeur, l’organisation de la diversité. Une démocratie suppose et nécessite des points de vue différents, des idées qui s’affrontent. Ce n’est pas seulement la diversité, c’est la conflictualité. Mais la grande différence avec les conflits physiques – qui se terminent par des destructions et des morts – c’est que la démocratie est un mode de régulation du conflit à travers des joutes oratoires, parlementaires ou autres, avec un certains nombres de règles auxquelles elle doit obéir.

Edgar Morin, philosophe

Je retiens quelques notions dans ce court paragraphe. D’abord, que conflit n’égale pas nécessairement violence. Ensuite, que la démocratie demande que les idées s’affrontent pour éviter justement la violence physique.

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004

« Premiers rendez-vous » sur Netflix : une mise en abîme de l’instrumentalisation de l’amour

Capture d’écran tirée du site de Netflix

« Premiers rendez-vous » est une nouvelle émission de télé-réalité sur Netflix. Cette série suit un candidat qui participe à cinq rendez-vous arrangés (« blind dates ») au cours d’une semaine. Il s’agit d’un virage « naturaliste » de la télé-réalité puisqu’il n’y a pas de règles ou de prix à remporter. L’émission est structurée de façon suivante : Le candidat s’habille de façon identique et mange cinq repas différents dans le même restaurant pendant les cinq rendez-vous. Cela permet aux différents rendez-vous d’être montés en un seul « hyper-rendez vous » à plusieurs dimensions et mène à un constat surprenant relevé par le New York Times :

The trick of the editing is not to highlight differences among the daters but to suggest that on some level they’re interchangeable. No script is necessary because they rarely deviate from how things are supposed to go. Tepid small talk about drink selection — “What is this?” “Like, a margarita” — moves on to “Where are you from?” followed by a pause for menu consideration, then onto job talk and canned flattery like “How are you single?” The blind dates eventually converge on what feel like serious topics, though the same ones come up almost every night of the week: past relationships, kids, priorities. “I just want love,” Betty says. “Connection, chemistry, love.” A minute later, Tiffany explains the importance of the “three C’s”: “compatibility, chemistry and connection.” The vocabulary — abstract nouns that fail to conjure the grand concepts they’re supposed to — recalls nothing so much as dating-app marketing, while the show’s carousel-like form reproduces the experience of using Tinder and the rest. Not only do the daters skew toward the kinds of people you commonly see on the apps — youngish, professional, fluent with an iPhone — but they’re also eager to filter their options with getting-to-know-you questionnaire material, the sort of information that you want to find out at some point but that wouldn’t necessarily come up were you to meet by chance, say, at a friend’s party.

Ici, on retrouve une mise en abîme totale liée à l’instrumentation de la mécanique du coeur. D’abord, les nouveaux outils de mise en relation (tel que Tinder) formatent « optimalement » la façon dont on se présente, on se rencontre et on tombe en amour. Il y a mise en scène du début à la fin. Ensuite, l’émission de Netflix met littéralement en scène ce mécanisme, tout en l’exposant au grand jour. Jean Baudrillard trouverait ceci très intéressant.