Jean-Jacques Rousseau : « c’est un grand mal que de ne point faire de bien »

Lecture du « Discours sur les sciences et les arts » du philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau. Le discours répond à une question : le rétablissement des Sciences & des Arts a-t-il contribué à épurer ou corrompre les mœurs ? Cet extrait m’a paru fort intéressant :

Si nos sciences sont vaines dans l’objet qu’elles se proposent, elles sont encore plus dangereuses par les effets qu’elles produisent. Nées dans l’oisiveté, elles la nourrissent à leur tour ; & la perte irréparable du temps est le premier préjudice qu’elle causent nécessairement à la société. En politique comme en morale c’est un grand mal que de ne point faire de bien ;

Dans ce court paragraphe, il y a sans doute un message pertinent pour les entrepreneur(e)s qui créent des startups technologiques. Votre projet aura-t-il un impact positif sur la société ? D’ailleurs, la tendance relativement récente des investissements à retombées sociales (en anglais, impact investing), « dont l’objectif principal est d’entraîner, au-delà des bénéfices financiers, des retombées sociales ou environnementales positives et mesurables », semble aussi aller dans cette direction.

Sommes-nous entrés dans une nouvelle phase d’obscurantisme ?

Nous vivons à une époque qui, par moment, peut sembler bien sombre intellectuellement. Propagation de fausses informations et des théories de conspiration, déni de la science sur plusieurs sujets tels que les changements climatiques ou les vaccins, abus du mensonge et de la mise en scène, élections de membres d’une extrême-droite fascisante dans plusieurs pays, censure, surabondance d’algorithmes tentant de nous influencer. Ce sont tous des exemples qui laissent penser que nous sommes entrés dans une nouvelle phase d’obscurantisme.

L’obscurantiste « prône et défend une attitude de négation du savoir. Il refuse de reconnaître pour vraies des choses démontrées. Il pose des restrictions dans la diffusion de connaissances. Il est contre la propagation de nouvelles théories. »

D’ailleurs, en 1999, le sociologue français Pierre Bourdieu [1930-2002] nous prévenait : « L’obscurantisme est revenu mais cette fois, nous avons affaire à des gens qui se recommandent de la raison. Là devant, on ne peut pas se taire. »

L’histoire peut-elle nous aider à lutter contre cette nouvelle vague d’obscurantisme ? Probablement. Au dix-huitième siècle, « des philosophes et des intellectuels encouragent la science par l’échange intellectuel, s’opposant à la superstition, à l’intolérance et aux abus des Églises et des États. » Il s’agit du siècle des Lumières, période inaugurale de la « modernité ».

En 1759, le philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau [1712-1778], dans « Discours sur les sciences et les arts », écrivait :

C’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts; dissiper, par les lumières de sa raison les ténèbres dans lesquelles la nature l’avait enveloppé; s’élever au-dessus de lui-même, s’élancer par l’esprit jusque dans les régions célestes; parcourir à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l’univers; et, ce qui est encore plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin.

Quelques années plus tard, dans un texte fondamental intitulé Was ist Aufklärung ? (Qu’est-ce que les Lumières ?), le philosophe allemand Emmanuel Kant [1724-1804] nous explique « les Lumières » :

Emmanuel Kant (tableau du xviiie siècle).

“Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.”

Comme analysait le philosophe français Michel Foucault [1926-1984], « Il faut donc considérer que l’Aufklärung est à la fois un processus dont les hommes font partie collectivement et un acte de courage à effectuer personnellement. Ils sont à la fois éléments et agents du même processus. Ils peuvent en être les acteurs dans la mesure où ils en font partie; et il se produit dans la mesure où les hommes décident d’en être les acteurs volontaires. »

Mon texte « Comment la philosophie permet de fonder une théorie du courage qui articule l’individuel et le collectif » publié il y a quelques jours parlait de courage et d’action volontaire. Serait-ce une matrice pour lutter contre l’obscurantisme et ouvrir ainsi une nouvelle ère de Lumières ?

En 1750, Jean-Jacques Rousseau pestait contre le progrès

Lecture cette semaine du livre « Du contrat social » du philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau [1712-1778]. Le livre publié en 1762 est, selon sa page Wikipédia, « un des textes majeurs de la philosophie politique et sociale, affirmant le principe de souveraineté du peuple appuyé sur les notions de liberté, d’égalité, et de volonté générale. »

En avant-propos de l’édition que je possède (publiée en 1953 par Larousse), on trouve une notice biographique écrite par la professeure de philosophie Madeleine Le Bras. Elle nous rappelle la chose suivante :

Dès 1750, dans son Discours sur les sciences et les arts, Rousseau part en guerre contre la civilisation. Il l’estime corrompue, et soutient que nos progrès sont la cause de nos malheurs. La sagesse serait de retourner à l’ « état de nature », qui, seul, permet le bonheur.

La page Wikipédia de cet autre livre nous rappelle que « selon Rousseau, les sciences et les arts n’ont fait que corrompre les mœurs et camoufler le joug des tyrans en occupant les hommes à des futilités et leur faisant oublier leur servitude.». Par contre, Rousseau « attaque le raffinement et l’affinement des hommes habitués aux sciences et aux arts, et leur oppose une image d’hommes vigoureux et guerriers. »

À notre époque, nous entendons beaucoup de commentaires négatifs contre la technologie (symbole moderne du « progrès »). Il est tout de même bon de se rappeler que ce genre de commentaires ne datent pas d’hier. Et soulignons aussi que la préférence « guerriers » (vs les arts/la science) de Rousseau parait très datée, presque inexplicable aujourd’hui.