Les pièges de la « démocratie directe numérique »

« La force et la résilience du futur Mouvement Cinq Etoiles proviendront de cette combinaison inédite,écrit Empoli, _le populisme traditionnel épouse l’algorithme et accouche d’une machine politique redoutable_. »  (…)

les 163 parlementaires élus lors des élections de 2013 sur les listes du Mouvement Cinq Etoiles signent l’engagement de communiquer à la société de Casaleggio les mots de passe de leurs boîtes mail et de leurs profils sur Facebook. Le Parlement ne sert à rien, professent les grands manipulateurs. Dans la démocratie authentique, la souveraineté populaire, ne se délègue pas. D’où le mélange détonnant entre des procédures de démocratie directe, via les sites collaboratifs dévolus au mouvement, et le contrôle total, exercé par ses dirigeants.  (…)

Pour Giuliano da Empoli, nous sommes passés d’une ère politique newtonienne à une ère quantique. Les « ingénieurs du chaos » ont compris l’énorme potentiel utilisable dans la colère des peuples, leur volonté de « reprendre le contrôle ».

Dans ce court reportage de l’émission « Le tour du monde des idées« , à l’occasion de la sortie du livre « Les ingénieurs du chaos » de Giuliano da Empoli, on nous explique la mécanique qui a mené à l’arrivée au pouvoir du parti populiste Mouvement Cinq Étoiles en Italie. On comprend bien que la promesse d’une démocratie directe n’est qu’en fait un écran de fumée.

Edgar Morin : « une culture doit à la fois s’ouvrir et se fermer »

Superbe extrait du livre « Dialogue sur la nature humaine », une discussion entre Boris Cyrulnik et Edgar Morin :

Une culture doit à la fois s’ouvrir et se fermer. Se fermer dans le sens où elle doit maintenir sa structure, son identité – parce que l’ouverture totale est la décomposition. Mais s’ouvrir reste la seule façon de s’enrichir, c’est-à-dire intégrer du nouveau sans se laisser se désintégrer. (…)

Au fond, tout le problème est là : la grande menace est la refermeture. Sur le plan mental, quel est le danger aujourd’hui ? C’est le fragment – le fragment nationaliste – qui veut se considérer comme la seule vraie totalité; c’est le refermement culturel, national et religieux qui oublie la solidarité avec les voisins et, plus largement, avec toutes les autres sociétés humaines. (…)

[à cela], il faut opposer le discours du rassemblement, de la connexion, de la communication et de l’empathie, de la communauté et de la communion…

Edgar Morin, philosophe

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004

Pierre-Henri Tavoillot à propos de la démocratie

À l’occasion de la sortie du livre « Comment gouverner un peuple-roi ? » du philosophe Pierre-Henri Tavoillot, Florent Georgesco en fait la critique dans Le Monde et nous rappelle comment la démocratie est un exercice imparfait, mais fondamental.

Nous sommes secoués ? Réveillons-nous ! Nous ne savons plus pourquoi nous sommes démocrates ? Magnifique occasion de pousser le doute à ses extrémités, pour en sortir ou non, peu importe. Au bout du compte, on sera plus lucide. (…)

le bavardage démocratique peut se perdre, et se perd, en réalité, très souvent, dans le brouhaha. Mais, à condition de le rendre réellement démocratique, c’est-à-dire de le transformer en délibération entre égaux, il est le mode d’exercice de la liberté du peuple et, au-delà, une manière pour celui-ci, réalité complexe dont le livre examine les multiples sens potentiels, de se constituer comme tel. (…)

La démocratie, conclut PierreHenri Tavoillotc’est l’extension du domaine de l’adulte », « la civilisation des grandes personnes ». C’est découvrir, à l’usage, que la vie est quelque chose qui vacille, et qu’il y d’autres initiation à mener qu’à ce vacillement même, qu’à l’incertitude et à l’inabouti.

À travers ce texte, on peut commencer à comprendre pourquoi une partie de la population s’intéresse au discours des autocrates. Celui est peut être plus confortable car situé hors de l’ambiguïté des discours et délibérations démocrates. Mais ce discours autocratique mène directement loin de la véritable démocratie.

Edgar Morin, la politique et la démocratie

Il ne faut pas oublier que la démocratie est, en profondeur, l’organisation de la diversité. Une démocratie suppose et nécessite des points de vue différents, des idées qui s’affrontent. Ce n’est pas seulement la diversité, c’est la conflictualité. Mais la grande différence avec les conflits physiques – qui se terminent par des destructions et des morts – c’est que la démocratie est un mode de régulation du conflit à travers des joutes oratoires, parlementaires ou autres, avec un certains nombres de règles auxquelles elle doit obéir.

Edgar Morin, philosophe

Je retiens quelques notions dans ce court paragraphe. D’abord, que conflit n’égale pas nécessairement violence. Ensuite, que la démocratie demande que les idées s’affrontent pour éviter justement la violence physique.

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004

Boris Cyrulnik et Edgar Morin à propos des idées, théories et doctrines

Boris Cyrulnik – Ne peut-on pas dire également qu’une société vit de la mort de ses idées ? Car le plus sûr moyen d’assassiner une idée, c’est de la vénérer. À force de la répéter, on la transforme en stéréotype (…). Faire vivre une idée, c’est au contraire la débattre, la combattre, chercher à tuer certains éléments qui la composent.

Edgar Morin – (…) j’ai d’ailleurs essayé d’établir une conception des idées en faisant la différence entre théorie et doctrine. J’appelais théorie un système d’idées qui se nourrit dans l’ouverture avec le monde extérieur, en réfutant les arguments adverses ou en les intégrant s’ils sont convaincants, et en acceptant le principe de sa propre mort, de sa propre biodégradabilité si par exemple des événements infirment la théorie. (…) Une doctrine est une théorie, mais elle est fermée. (…) Bien sûr, les doctrines peuvent vivre plus longtemps, car elles se blindent. (…) Mais même sur le plan des idées sociales et politiques, combien de temps des théories perdurent, alors qu’on a montré leur fausseté de multiples façons ? Et pourquoi ? Mais parce que les doctrines satisfont des désirs, des aspirations, des besoins.

Intéressante perspective qui peut nous aider à comprendre i) la puissance des messages politiques populistes ii) comment les infox peuvent perdurer.

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004

Edgar Morin et les réseaux sociaux

La rumeur, à l’époque, c’était surtout le bouche-à-oreille. Aujourd’hui, tout circule vite, aussi bien les vérités révélées par des lanceurs d’alerte que les rumeurs les plus délirantes sur le 11-Septembre. Le seul antidote, c’est la pluralité des sources d’information et des moyens d’expression. Le propre de la démocratie, comme disait Lefort, c’est qu’elle n’a pas de vérité, elle laisse s’installer des vérités provisoires. Si on décrète que l’Etat doit dire ce qui est vrai ou faux, alors on retombe dans des travers propres aux régimes théocratiques ou autoritaires.

Mais les réseaux sociaux, ce n’est pas le débat intellectuel. Moi j’utilise Twitter à la manière de La Rochefoucauld, pour proposer de petites pensées sur un événement. Alors, il est vrai que le propre de cet Internet, et c’est l’envers de la liberté, c’est que les pires conneries peuvent s’y déchaîner.  Il y a là un pouvoir d’intimidation, je l’ai ressenti. Mais j’ai quand même l’habitude de ce que j’appellerais l’insulte abstraite, provenant d’organismes ou de personnes qui ne vous connaissent pas personnellement. Je me suis fait insulter par la presse officielle sous l’Occupation, ou par mes amis de gauche pendant la guerre d’Algérie, donc je sais que si j’ose être un peu moi-même, si je veux maintenir un minimum d’autonomie, je risque aussitôt la violence et le mépris.

Edgar Morin, philosophe

Intéressante perspective du philosophe Edgar Morin, 97 ans, sur la violence et le mépris qui sont, depuis longtemps, le lot des gens qui participent à la vie de la cité et prennent des positions publiques. Les médias sociaux ne sont donc pas à l’origine de ce grand défouloir, mais permettent un effet d’échelle jamais vu de ce phénomène.

Birnbaum, Jean, Edgar Morin : « J’ai gardé mes inspirations adolescentes tout en perdant mes illusions », Le Monde, 7 février 2019

Claude Lefort (1924-2010), philosophe anti­totalitaire et penseur de la démocratie.

Reconnaître la singularité de la vie démocratique, ce n’est aucunement s’arc-bouter sur l’ordre en place ni délégitimer sa contestation ; c’est, au contraire, mesurer le prix d’un espace à la texture fragile, tissé de droits conquis et de libertés ­vécues, de réflexes ­ordinaires et d’élans passionnés, espace lui-même indissociable de combats émancipateurs dont il demeure étroitement solidaire. Au milieu du brouhaha, malgré la mauvaise foi, on devrait pouvoir affirmer cela, comme le fit sans relâche Claude Lefort, dont toute l’œuvre tente de préserver la nécessité d’un double geste : soumettre la démocratie réellement existante à une critique impitoyable, dénoncer sans relâche ses limites, ses hypocrisies, ses compromissions, ses violences (policières, notamment) et, en même temps, ne jamais céder au périlleux ­confusionnisme qui conduit à ­occulter la différence avec les ­régimes autoritaires.

Birnbaum, Jean (2019, 1er fév.). « Claude Lefort, lecture salutaire contre les trolls « antisystème » pour qui les Français vivent déjà en dictature » , Le Monde des livres, p.7.