Comment expliquer la popularité des jeux d’évasion

Dans un splendide article de fond du magazine Vox sur les jeux d’évasion (les « escape games »), la journaliste Rachel Sugar évoque plusieurs facteurs pour expliquer leur popularité, mais cet extrait m’a particulièrement intéressé :

Escape rooms are an antidote: They require you to exist, in real life, with other real-life people, in the same place, at the same time, manipulating tangible objects. But you only have to do it for an hour! High intensity, low commitment. You get the thrill of deep connection, but you don’t have to, like, talk about your feelings. (…)
They are the opposite of first-person video games, and also the next logical step. In an escape room, it isn’t your digital avatar that’s the hero; it’s actually you, in your actual body. You don’t know what the pattern is, but you can rest assured there is one. For one hour, if you think hard enough, you get to live in a world that makes sense.

J’ai essayé un jeu d’évasion l’an dernier chez Komnata Quest à Brooklyn. C’est une expérience fantastique. Je l’ai fait avec ma conjointe et ça a été 55 minutes de pur plaisir! Mais revenons à l’analyse de Rachel Sugar. De ce que je comprends aussi, il arrive régulièrement que des inconnu.es soient jumelé.es pour réussir le défi du jeu d’évasion. Personnellement, je n’aurais pas envie de le faire avec des gens que je ne connais pas, mais ce désir correspondrait tout à fait à la thèse que j’ai exploré dans ces deux billets à propos du phénomène « free hugs », cette envie de connexions et d’expériences physiques dans un monde de plus en plus dématérialisé.

Les récentes élections en Ukraine prouvent une des thèses de Baudrillard

Lors des élections législatives de dimanche dernier en Ukraine, la formation du président Volodymyr Zelensky, élu en avril dernier, a obtenu « le meilleur score jamais observé en Ukraine pour un scrutin de ce type ». Dans une édition récente, le journal Le Monde nous explique les particularités du novice président et de son parti :

(…) les recettes utilisées par les conseillers du président n’ont guère changé. Ceux-ci, pour la plupart venus des rangs du Kvartal 95, la société de production de Zelensky, ont continué à surfer sur l’aura de la série télévisée qui a rendu leur candidat si populaire, dans laquelle il incarnait un simple professeur propulsé président. Serviteur du peuple, le nom choisi pour le parti présidentiel, n’est autre que celui de la série à succès. Comme en avril, la campagne a été menée principalement sur les réseaux sociaux, et à coups de slogans attrape-tout et vagues. 

Cet exemple valide la thèse du « troisième ordre de simulacre » du philosophe Jean Baudrillard. Pour l’expliquer plus en détails, je cite ici Wikipedia : Jean Baudrillard soutient que « les sociétés occidentales ont subi une « précession de simulacre ». La précession, selon Baudrillard, a pris la forme d’arrangement de simulacres, depuis l’ère de l’original, jusqu’à la contrefaçon et la copie produite mécaniquement, à travers « le troisième ordre de simulacre » où la copie remplace l’original. ». Grosso modo, un acteur qui joue un président novice dans une série télé est désormais considéré comme ayant l’étoffe présidentielle nécessaire pour être élu. Le nom du parti et de la série étant la même, on pousse le simulacre jusqu’au bout.

En conclusion, je termine ce billet en citant de nouveau Baudrillard (de son superbe livre de 1981 Simulacres et simulation) :

Aujourd’hui l’abstraction n’est plus celle de la carte, du double, du miroir ou du concept. La simulation n’est plus celle d’un territoire, d’un être référentiel, d’une substance. Elle est la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité : hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte, ni ne lui survit. C’est désormais la carte qui précède le territoire – précession des simulacres – c’est elle qui engendre le territoire et s’il fallait reprendre la fable, c’est aujourd’hui le territoire dont les lambeaux pourrissent lentement sur l’étendue de la carte. C’est le réel, et non la carte, dont les vestiges subsistent çà et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l’Empire, mais le nôtre.

Comment Baudrillard peut nous aider à décoder la préhistoire

Lors d’une visite récente à la grotte de Rouffignac, une grotte ornée située au cœur du Périgord en France, le guide, un véritable expert de la préhistoire, nous a fait découvrir des dizaines de magnifiques gravures et dessins esquissés il y a 15,000 ans, à l’époque magdalénienne. Figurations de mammouths, bisons, chevaux et bouquetins partout sur les murs de cette gigantesque grotte. Il nous a surtout demandé de ne pas voir ces dessins à leur valeur apparente et de plutôt tenter de décoder le sens de cette représentation. Par exemple, trois mammouths de tailles différentes peuvent symboliser trois âges de la vie, plutôt qu’une simple enfilade de pachydermes préhistoriques. Quel plaisir de voir ce guide nous offrir de philosopher plutôt que d’en rester à un premier niveau visuel.

Et évidemment, tout cela m’a fait penser aux simulacres et simulations de Jean Baudrillard. « Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité » écrivait le philosophe français. Dans le cas de la préhistoire, où les dessins sont sa seule véritable représentation encore existante, on peut donc y chercher la vérité sur cette civilisation magdalénienne.

Pascal Engel : Lutter contre l’indifférence croissante à la vérité

Le philosophe Pascal Engel, « qui place la logique et la vérité au centre de ses recherches », vient de publier un livre où il s’interroge sur l’éthique intellectuelle. Extrait d’une rencontre publiée dans le journal Le Monde du 28 juin 2019 :

En quoi consiste donc ce qu’il cherche à contrecarrer, ce « courant » qui peut évidemment signifier aussi bien « tendance dominante » que « banalité répandue » ? C’est l’abandon, qu’il juge de plus en plus profond et multiforme, des exigences de la vie intellectuelle. Avec la multipli­cation des infox et l’empire croissant de la « post-vérité » s’installent une forme d’indifférence croissante à la vérité et aux preuves, un mépris tacite ou même revendiqué envers tout ce qui ressemble de près ou de loin aux lois de l’esprit. Cette « insoutenable légèreté du savoir » constitue pour Pascal Engel l’exact inverse de ce que doivent faire les intellectuels. 

Étant moi-même en résistance face aux infox et aux mensonges de la société (notamment à travers mon exploration des différentes mises en scène de l’être humain), ce message me parle. Je mettrai donc ce livre sur ma liste « à lire »

Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle de Pascal Engel, Agone, « banc d’essais », 616 p., 26 euros.

Description du livre (par l’éditeur) :

« « Notre société “de l’information” et “de la connaissance”, dans laquelle le marketing et la propagande ont pris des dimensions inédites, est envahie par le bullshit. Politiquement, le but du bullshitter n’est pas tant de plaire aux électeurs que de promouvoir un système dans lequel le vrai n’a plus de place parce qu’il n’est plus une valeur. Or celui qui ne respecte pas la vérité est aussi celui qui admet que seuls le pouvoir et la force sont les sources de l’autorité. Les penseurs post‑modernes aiment à dire que l’abandon de la vérité comme valeur laissera la voie libre à d’autres valeurs comme la solidarité ou le sens de la communauté, mais on peut aussi bien dire que le non-respect de la vérité et la promotion du baratin auront comme conséquences le règne du cynisme, le culte du pouvoir et la domination brute des puissants. »

Ni réductible à l’éthique tout court, ni simple branche de l’épistémologie, l’éthique intellectuelle définit les normes qui fondent objectivement la correction des croyances. Dans ce livre, Pascal Engel montre que l’indifférence à leur égard, qu’ont en partage, à l’échelle planétaire, tant de nos politiques, journalistes et universitaires contemporains, représente la forme la plus aboutie du vice intellectuel et sape, dans la cité, la possibilité d’une démocratie véritable. »

Le rêve philosophique de Bergson

Henri Bergson
Source : Wikipedia

Extrait d’un texte de Lauren Malka sur le philosophe Henri Bergson, tiré du livre « Le goût de la philosophie » publié au Mercure de France :

Bergson rêvait d’une philosophe immédiate, qui éveille l’esprit comme un morceau de musique. Comme une claque. Une philosophie qui parvienne, de façon presque artistique, à détourner l’attention des « convenances sociales » pour voir le réel, sentir le mouvement du monde.

J’aime cette idée d’utiliser la philosophie pour voir à travers les convenances sociales, à travers les masques. Je découvre grâce à ce blogue que c’est effectivement un outil de décodage très utile.

Pierre Musso : « Chaque fois que vous faites un like sur Facebook, vous vous mettez en scène »

Source : site de L’institut des études avancées de Nantes

Avec ma longue expérience d’analyste des médias sociaux et d’entrepreneur dans le même domaine, un de mes sujets de prédilection reste évidemment « philosophie et réseaux sociaux ». Le 22 février dernier, Les Chemins de la philosophie traitait de ce sujet. Extrait d’une conversation entre Pierre Musso, philosophe, et l’animatrice Adèle Van Reeth :

Pierre Musso : Chaque fois que vous faites un « like » sur Facebook, ou que vous faites un re-tweet sur Twitter, non seulement vous qualifiez un site, mais en même temps vous vous mettez en scène. C’est une mise en scène de soi. Et donc vous jouez quoi? Votre réputation. Ce qui se joue sur les réseaux sociaux dans la mise en scène, c’est sa réputation, ce n’est pas sa notoriété. C’est créer la théâtralisation de soi. Et ça c’est tout à fait fondamental dans la pratique et les usages spécifiques des réseaux sociaux.

Adèle Van Reeth : en même temps, non. Ce besoin de se mettre en scène et d’avoir une bonne réputation existaient avant les réseaux sociaux. Ça n’a pas créé un nouveau besoin. Simplement on le voit plus.

PM : Sauf que, tout le monde est concerné. Plus de 2 milliards d’utilisateurs de Facebook avec toujours l’ambivalence, le pire et le meilleur, qui est constitutive même de l’idée de réseaux.

Sachant pertinemment que ce n’est pas un nouveau phénomène, je cherchais depuis plusieurs mois une explication à la singularité de ce désir de mise en scène que l’on retrouve sur les réseaux sociaux. Et voilà, dans ce bout de conversation, la percée que je recherchais. C’est l’échelle de Facebook qui fait que le phénomène est désormais incontournable, devenant si évident, si répandu, qu’on l’aperçoit systématiquement lors de chaque passage sur ces sites. Et cela me fait penser à la fable « Les Habits neufs de l’empereur« , où tout le monde prétend que c’est vérité qui est partagée alors qu’en fait, « le roi est nu ».

Aurais-je trouvé ma famille philosophique ?

Dans sa critique du livre « L’Impensé » du philosophe Santiago Espinosa, Roger-Pol Droit nous présente deux grandes familles philosophiques que tout semble opposer. Extrait :

Car on voit clairement (…) que s’affrontent deux grandes catégories de philosophies. Les unes, majoritaires, s’emploient à dévaloriser le réel, le soupçonnent d’être trompeur, le jugent imparfait, décevant, vil et veule. S’ouvrant avec Platon et se poursuivant jusqu’à nos jours, cette lignée de penseurs cherche toujours ailleurs, à côté, au-delà… un monde dont la vérité, l’excellence, le degré d’être seraient ­supérieurs à celui où nous nous débattons. Leur objectif est de ­refaire le monde, en prenant appui sur l’idéal, et de transformer la réalité.

A l’opposé, ceux qui ­dénoncent ces rêveries. Moins nombreux, mais non moins résolus, les philosophes du réel « sans double », comme disait Rosset, se donnent pour tâche de dissiper les illusions, de nettoyer les fantômes qui nous détournent du seul monde existant et nous ­empêchent de le voir dans sa nudité, son tragique et sa magnificence. Nous ramener au réel, dissoudre ce qui le travestit, parures de mots ou délires moralisants, telle est l’ambition de leurs philosophies. Leur but n’est pas de construire des systèmes pour condamner ce qui existe, mais de nous inciter au contraire à nous en « contenter », au double sens de « ne pas rêver d’autre chose » et de « en éprouver de la joie ».

Pour ceux qui lisent ce blogue depuis le début, vous savez que les thèmes du mensonge, des infox, de la simulation et de la mise en scène me fascinent. J’essaie de comprendre ce qui mène les gens à mentir ou à se mettre en scène, j’essaie de comprendre pourquoi on consomme et pourquoi on partage des fausses nouvelles. En fait, grâce à Roger-Pol Droit, j’ai désormais compris que je fais partie des réalistes, de ceux qui tentent de voir le monde tel qu’il est, sans masquerade, sans désir d’utopie. Mais pour bien accomplir ce travail philosophique, je dois savoir interpréter « l’autre camp ». Aurais-je trouvé ma grande famille philosophique, celle des philosophes du réel ?