L’intelligence artificielle et le miroir automate

Dans cette balado de France Culture, « Des mathématiques à la Résistance : le cas Albert Lautman« , Etienne Klein s’entretient avec Alya Aglan, historienne française, Jean-Jacques Szczeciniarz, mathématicien et philosophe, et Baptiste Mélès, philosophe, à propos de Albert Lautman, philosophe des mathématiques et résistant français. Toute la conversation est intéressante, surtout pour les fans de mathématiques (dont je suis), mais à la 52e minute, on parle d’intelligence artificielle :

Albert Lautman (photo : Fernando Zalamea Traba, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons)

Etienne Klein: Faisons une deuxième expérience de pensée, qu’est-ce qu’on est capable d’imaginer ce que Albert Lautman penserait aujourd’hui, s’il revenait parmi nous, de l’intelligence artificielle ? Est-ce qu’à partir de ce qu’il a écrit, on peut déduire des jugements qui s’appliqueraient à cette sorte de révolution ?

Jean-Jacques Szczeciniarz: Là aussi, c’est difficile. Je crois qu’il y a dans l’intelligence artificielle, évidemment, des formes de pensée extrêmement intéressantes. Il y a actuellement des nouveautés, etc., mais je crois que l’intelligence artificielle dévoile, met à l’œuvre, montre un certain nombre de mécanismes de pensée, et je crois que ces mécanismes de pensée, parmi ceux-là, il y a la notion de réflexivité, la notion d’autoréflexivité, la notion d’autocontrôle, et ces formes, ces mécanismes de pensée sont à l’œuvre dans les mathématiques, mais à plein dans l’intelligence artificielle.

Baptiste Mélès: Oui, c’est vrai que quand on regarde les différentes sortes de réseaux de neurones, par exemple, on voit qu’on peut les percevoir comme la capacité de l’esprit de synthèse avec ce qu’on appelle les encodeurs, ou bien d’analyse avec ce qu’on appelle les décodeurs, ou bien de génération et de critique avec les GAN, ou bien, donc il y a les machines avec attention, et c’est vrai que tout cela, on peut le voir comme des analyses qui sont faites par l’esprit humain, de lui-même, en s’objectifiant dans des objets et des modèles qui effectivement sont informatiques. Donc l’intelligence artificielle, c’est de l’intelligence humaine qui se regarde elle-même à travers ce que Gérard Chazal appelle le miroir automate.

Je découvre grâce à Baptiste Mélès le livre « Le miroir automate » de Gérard Chazal. Publié en 1995 et sous-titré « Introduction à une philosophie de l’informatique », le livre est décrit comme ceci par son éditeur : « Au-delà des craintes que peut susciter l’idée d’une machine pensante, au-delà du mythe de l’automate ou de celui du Golem, il s’agit dans cet ouvrage d’engager une réflexion pour, à la fois, mieux déterminer ce que le reflet informatique de notre esprit peut nous apprendre sur nous-mêmes, et tracer les nouvelles limites qui séparent l’homme de la machine qu’il a construite. »

Je mets ce livre illico dans ma pile de livres à lire !

Le pragmatisme optimiste de l’architecte

Dans une phrase qui rappelle les réflexions du philosophe Alain de Botton dans « The architecture of happiness », Tura Cousins Wilson, le cofondateur de SOCA Architecture de Toronto, porte à notre attention l’importance de l’architecture dans des temps incertains :

In times of economic uncertainty, there’s often a fear that architecture will lose ambition – whether in sustainability, scale, size or materiality. But I believe the role of the architect is to be an optimistic pragmatist. We can always look for opportunities within constraints. Periods like this can lead to architecture that is more thoughtful and nuanced. Rather than being compromised by the challenges of the moment, architecture can act as a buffer against them. I work with many arts, cultural and non-profit organizations, and I hope my designs double down on helping them deliver their mandates. Those mandates – to uplift and enlighten – feel more necessary now than ever.

Traduit rapidement, ce texte exprime la chose suivante:

En période d’incertitude économique, on craint souvent que l’architecture perde de son ambition, que ce soit en matière de durabilité, d’échelle, de dimensions ou de matériaux. Mais je crois que le rôle de l’architecte est d’être un pragmatique optimiste. Nous pouvons toujours trouver des opportunités malgré les contraintes. Des périodes comme celle-ci peuvent donner naissance à une architecture plus réfléchie et nuancée. Plutôt que d’être compromise par les défis du moment, l’architecture peut servir de rempart. Je travaille avec de nombreuses organisations artistiques, culturelles et à but non lucratif, et j’espère que mes créations contribueront grandement à la réalisation de leurs missions. Ces missions – élever et éclairer – sont plus nécessaires que jamais.

Source: Globe & Mail, 17 janvier 2026.

Contre la logique de l’optimisation : le courage de rendre

Belle histoire ce matin dans le Globe & Mail à propos de Rob Frith, un disquaire de Vancouver. L’article raconte la redécouverte d’une ancienne bande démo des Beatles, enregistrée lors de leur audition de 1962 pour Decca, et longtemps réputée perdue. Il décrit comment ce disquaire a retrouvé la bobine dans son stock de magasin et, plutôt que de chercher à vendre la bande démo, il la redonne à Paul McCartney. Ça mène à une rencontre incroyable entre un fan et une grande vedette internationale. Mais c’est la conclusion de l’article et les questions philosophiques soulevées qui m’ont le plus intéressés. Le journaliste Jonathan Dekel écrit :

In that context, the idea that something could be held briefly, cared for and then returned, without being monetized, leveraged or turned into narrative capital, feels almost oppositional. Frith’s decision refused the logic of optimization.

What lingers is a softer question: What does it mean to care for something you were never meant to own? And what obligations come with possession that is temporary, accidental or ethically thin?

Plein de pistes de réflexions importantes dans un monde où on cherche à constamment tout monétiser.