Réflexions sociologiques à propos du bouchon sur l’Everest

Comme plusieurs d’entre vous, j’ai été stupéfait le 22 mai dernier de voir cette photo de l’alpiniste Nirmal Purja prise au sommet du mont Everest. Elle est tellement surprenante que j’ai d’abord cru à une fausse nouvelle, à une utilisation d’un logiciel de retouche d’image. Lorsque j’ai réalisé qu’il s’agissait d’une véritable photo, je me suis rapidement demandé quels étaient les ressorts qui poussaient ces grimpeurs à vouloir escalader le plus haut sommet du monde. J’ai trouvé dans Libération cette analyse de Seghir Lazri, doctorant en sociologie, dont voici un court extrait :

L’augmentation radicale du nombre de grimpeurs au sommet de l’Everest apparaît comme le résultat d’un conditionnement social très marqué. Ainsi, comme le note l’ethnologue Eric Boutroy, par la valorisation de l’effort individuel et le goût du risque, l’expédition devient «une métaphore en action du culte de la performance». En somme, pour éviter ces types de drames, et autres événements mettant en danger des individus au plus haut sommet du monde, il faut implicitement repenser notre société, et cesser de promouvoir au travers les instances socialisatrices, comme peuvent l’être l’école ou le monde du travail, une logique permanente de dépassement de soi.

Je me demande aussi si, dans un monde de mise en scène, amplifié par les médias sociaux, il n’y a pas une quête absolue d’authenticité, un désir de rareté d’expérience. Et la conquête du Mont Everest, jusqu’à la semaine dernière, semblait être un exploit rarissime, qui permettrait aux individus de démontrer leur unicité. Quelle déception cela doit être pour les participants de réaliser qu’ils ne sont pas « uniques » dans cette aventure. À moindre échelle, ça me fait penser à cette vidéo qui démontre que les photos de voyage sur Instagram sont rarement (jamais?) uniques.

Comment Persée peut-il nous aider à lutter contre le mal ?

Photo : Wikipedia

Je suis en pleine lecture de « Six Memos for the Next Millennium » du grand écrivain Italo Calvino. Il s’agit de 5 cours magistraux écrit en 1985 que Calvino devait donner à l’Université Harvard. Ces textes couvrent les thèmes importants de la littérature du vingt-et-unième siècle. Dans le premier texte, « Lightness », Calvino nous parle de Persée, le héros grec qui a terrassé la Méduse, un monstre qui pétrifie par son regard les humains. Persée lui coupe la tête et conserve par la suite celle-ci dans une besace. Persée se servira par la suite de la tête pour vaincre ses ennemis les plus puissants. Calvino écrit :

In each case his power derives from refusing to look directly while not denying the reality of the world of monsters in which he must live, a reality he carries with him and bears as his personal burden.

Mon interprétation : Italo Calvino nous explique que Persée est conscient du mal, des monstres, qui l’entourent, mais que sa puissance, son pouvoir émane directement du fait qu’il refuse de regarder directement ceux-ci. Néanmoins, il porte avec lui ce lourd fardeau. Peut-être Calvino suggère-t-il que, pour être « puissant », pour pouvoir jouer un rôle et vaincre le mal dans la société, il faut reconnaitre l’existence de ce mal, sans se laisser envelopper, emporter par lui. Par contre, grâce à la pensée de la philosophe Hannah Arendt et son concept de « banalité du mal« , on pourrait certainement débattre de l’existence de monstres ou non dans nos sociétés.

Les conseils de Stephen Adler pour lutter contre les infox

Dans une lettre récente au journal Globe & Mail, le rédacteur en chef de l’agence Reuters, Stephen J. Adler, propose quelques recommendations pour soutenir le journalisme, la liberté de la presse et lutter contre les infox :

  1. Nous devons faire de notre plaidoyer pour la liberté de la presse une pratique vraiment apolitique.
  2. Nous devons mieux communiquer les avantages du journalisme indépendant parce que nous ne pouvons assumer que les gens reconnaissent sa valeur.
  3. Pour avoir confiance dans le journalisme, les journalistes doivent être digne de confiance.
  4. Les journalistes devraient faire des reportages plus positifs.
  5. Nous devons offrir une formation en culture médiatique dans les programmes scolaires.

Je trouve que ces suggestions sont très intéressantes. J’ajouterais (et c’est peut-être une question de culture médiatique) qu’il serait important d’aider les gens à comprendre la distinction entre journalistes, chroniqueurs et éditorialistes. Nathalie Collard l’explique bien dans « Confusion des genres« .

Trois attitudes très répandues face au changement.

Entrevue avec Olivier Rey, mathématicien et philosophe, dans le cadre de l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut le 20 avril dernier. Extrait :

Depuis la révolution industrielle, le monde change a une vitesse inouïe. Et tous autant que nous sommes, nous sommes amené à vivre dans l’inédit, dans le sans précédent. Face à cela, il y a trois attitudes très répandues. La première, c’est le déni. On dira que toutes les époques sont inédites et la nôtre pas plus que les autres. La deuxième attitude, c’est l’enthousiasme. Dans ce cas, on reconnait qu’il y a vraiment du nouveau mais c’est pour s’en enchanter. Nous sommes au seuil d’une nouvelle ère où tous les problèmes vont trouver leurs solutions grâce aux progrès technologique et à l’intelligence artificielle, la mort y compris. La troisième attitude, c’est une sorte d’atonie. Le nouveau d’hier est chassé par le nouveau d’aujourd’hui qui lui-même sera chassé par le nouveau de demain. et nous nous habituons à tout, nous perdons le sens de qui nous arrive et nous suivons simplement le mouvement.

J’aime bien cette grille d’analyse de la réaction aux changements. Elle peut paraître simpliste, mais elle permet certainement de commencer à comprendre la position de plusieurs individus face à l’accélération de la société.

Bret Easton Ellis sur la « likabilité » et où cela nous mène

Longue entrevue très intéressante avec l’écrivain et trublion Bret Easton Ellis dans le magazine Les Inrockuptibles le 30 avril dernier. Extrait :

L’une des choses qui me travaillaient c’était la likabilité – le fait de vouloir être aimé et liké sur les réseaux sociaux – et où cela nous mène, le fait d’être comme un acteur, de faire semblant d’être aimable…

Selon mon analyse, la thèse de Bret Easton Ellis dit que le désir de mise en scène de l’être humain, accéléré par sa présence dans les médias sociaux, lui impose un carcan et bride une partie de sa liberté d’expression. Ce qui est intéressant, c’est qu’on se retrouve aujourd’hui dans un monde où chacun croit à sa propre vérité (voir ce billet), tout en ayant l’impression qu’on le brime dans sa liberté d’expression. Comment réconcilier ces deux phénomènes ?

Dans un monde de bruit, le vide devient un symbole puissant

Lu dans le New York Times le 9 mai dernier, l’histoire de ce manifestant kazakh brandissant une affiche vide et arrêté par la police malgré l’absence de message politique. Extrait :

To test the limits of his right to peacefully demonstrate in Kazakhstan, Aslan Sagutdinov, 22, stood in a public square holding a blank sign, predicting he would be detained. He was right.

Ce geste de résistance politique, presque artistique, m’a ému. Il m’a rappelé cette photo iconique du photographe Jim Marshall prise lors des manifestations contre la guerre du Vietnam, dans les années ’60.

Mais je pense que la symbolique du geste de Aslan Sagutdinov est encore plus puissante. Dans un monde de bruit, de production massive de contenu, le vide, le non-message, devient un symbole plus puissant que le message. Et ça me fait penser à cette citation de Gilles Deleuze (tiré de Pourparlers) : « Le problème n’est plus d’amener les gens à s’exprimer mais de fournir des petits moments de solitude et de silence dans lesquels ils peuvent trouver quelque chose à dire. Les forces d’oppression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Quel soulagement que de n’avoir rien à dire, le droit de ne rien dire, parce que seulement à ce moment il devient possible de saisir cette chose rare et toujours plus rare : ce qui vaut la peine d’être dit. »

Le désir de mise en scène est dans notre ADN

Dans un article fascinant qui analyse l’épidémie de décès liés aux égoportraits, Sarah Diefenbach, professeur de psychologie à l’université Ludwig-Maximilians de Munich, nous apprend que les êtres humains ont, de tout temps, ce besoin de mise en scène pour assimiler leur culture et se faire valoir. Extrait :

She says that, extreme or otherwise, we take selfies for all kinds of reasons: to communicate with people we love, to build self-esteem, to curate our self image, to chronicle our personal histories, and—increasingly—to build our personal brands. The branding may be new, Diefenbach says, but the desire to control our images and communicate with our community is not. In fact, she contends, this kind of behavior is part of our very DNA. Our species evolved as hypersocial creatures uniquely concerned about how others perceive us. We have a much longer childhood than most other mammals, and that is by design: we need that time to figure out how to assimilate into our culture and assert an identity. “We have always had a very basic need for self-presentation,” Diefenbach explains.

Puisque ce besoin est dans notre ADN, puisque c’est un besoin fondamental humain, on comprend mieux alors comment des compagnies peuvent en abuser en nourrissant ce besoin.