La crise climatique et l’effet Larsen

Gérard Amicel
Source photo : site de son éditeur

Les phénoménologues comme Edmund Husserl utilisaient la métaphore de l’horizon : cette ligne qui limite notre regard, mais derrière laquelle on pouvait imaginer d’autres paysages. Je crois qu’aujourd’hui elle ne peut plus illustrer notre rapport à l’avenir, car nous passons notre temps à l’anticiper, à l’instar des jeunes qui se mobilisent pour le climat. C’est pourquoi je parle d’effet Larsen : l’horizon stagnant du catastrophisme donne à la temporalité la forme d’une boucle, qui provoque une augmentation progressive de l’intensité du signal. Des lanceurs d’alertes nous mettent en garde sans arrêt, tiennent des discours apocalyptiques qui s’ajoutent aux nombreuses inquiétudes actuelles, s’autoalimentent et rongent nos sociétés. Plus on anticipe, plus on se fait peur, plus on veut aller vite. Ces jeunes sont dans un état de sidération, un sentiment d’urgence permanent. Dans leur tête, j’imagine le sifflement de plus en plus strident du larsen : on les a mis dans un monde invivable. (…) Je crois qu’il faut rompre avec la conception linéaire et continuiste du temps qui est caractéristique de l’idéologie du progrès. Pendant deux siècles, les politiques ont cherché à imposer à des populations souvent réticentes cette idée d’un progrès à la fois nécessaire et illimité. Et ils ont justifié leurs décisions en se fondant sur l’avis des experts. C’est cette conception du temps et de la décision politique qui a légitimé l’exploitation de la nature et des hommes. Aujourd’hui, l’erreur serait de conserver cette rationalité technique en espérant qu’elle nous tire de la situation où elle nous a mis. Nous devons au contraire inventer une nouvelle conception du temps et de la décision. Dans le contexte d’incertitude qui est le nôtre, une série de mesures temporaires et réversibles est préférable au choix tranchant pris par une autorité politique ou scientifique. Ce modèle intermittent de la décision permet de rouvrir un horizon de possibles toujours négociables par les citoyens.

Gérard Amicel, philosophe

Pour aider à décoder ce texte, il faut comprendre que l’Effet Larsen est l’effet acoustique que l’on appelle souvent « feedback ». Donc, il s’agit d’une boucle de rétroaction sonore qui mène jusqu’à un sifflement intolérable dans, par exemple, un haut-parleur. Selon ma compréhension, Gérard Amicel plaide donc pour une philosophie de l’intermittence (caractère de ce qui est coupé d’interruptions, selon Larousse) pour réduire la violence et l’accélération causées par cette boucle. Il explore d’ailleurs cette philosophie de l’intermittence dans son plus récent livre « Que reste-t-il de l’avenir ?« 

Source: Dejean, Mathieu, La génération climat : “Ils veulent rester vivants”, Les Inrockuptibles, 12 mars 2019.

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