Antonio Pele : « L’engouement pour la méditation est une réponse aux exigences toujours plus aiguës du capitalisme »

Dans le cadre d’une intéressante série de six articles sur la méditation, le journal Le Monde du 2 août dernier offrait un entretien avec Antonio Pele, professeur de droit et de libertés publiques à l’Université pontificale catholique de Rio de Janeiro. Passionné de méditation, il remarque que celle-ci est de plus en plus populaire et postule que c’est en réponse « aux exigences toujours plus aiguës du capitalisme ». Il explique aussi que la pratique de la méditation, si elle est utilisée pour diminuer les impacts négatifs de l’accélération, peut causer des effets pervers. Extrait :

Mais [la méditation] peut aussi conduire à accepter le monde tel qu’il est, à s’adapter à cette accélération et aux inégalités qui se creusent, sans vouloir les remettre en cause. Elle peut induire chez certaines personnes l’idée que c’est en se changeant soi-même que l’on va changer le monde. Et que si l’on n’y parvient pas, c’est à cause d’un « mauvais karma ». C’est en quelque sorte une façon de faire le jeu du capitalisme, ou en tout cas de ne pas le remettre en cause. Or la méditation seule ne peut pas changer le monde.

Les observateurs de la scène des jeunes pousses technologiques ont bien remarqué l’émergence relativement récente d’applications de méditation comme Calm ou bien Headspace. Les investisseurs en capital-risque ont d’ailleurs soutenu ces compagnies à coup de millions de dollars (143 pour Calm, 75 pour Headspace). À elles seules, ces deux applications sont téléchargées par millions chaque mois. Dans un billet récent, j’expliquais (en utilisant les théories du philosophe Hartmut Rosa) que l’accélération perçue en notre période de modernité tardive mène à un sentiment d’anxiété dans la population. On peut donc comprendre pourquoi ces compagnies ont tant de succès, mais le professeur Pele nous explique bien que la méditation n’est peut-être pas la panacée désirée contre les effets d’accélération. À nous d’en prendre connaissance.

Les récentes élections en Ukraine prouvent une des thèses de Baudrillard

Lors des élections législatives de dimanche dernier en Ukraine, la formation du président Volodymyr Zelensky, élu en avril dernier, a obtenu « le meilleur score jamais observé en Ukraine pour un scrutin de ce type ». Dans une édition récente, le journal Le Monde nous explique les particularités du novice président et de son parti :

(…) les recettes utilisées par les conseillers du président n’ont guère changé. Ceux-ci, pour la plupart venus des rangs du Kvartal 95, la société de production de Zelensky, ont continué à surfer sur l’aura de la série télévisée qui a rendu leur candidat si populaire, dans laquelle il incarnait un simple professeur propulsé président. Serviteur du peuple, le nom choisi pour le parti présidentiel, n’est autre que celui de la série à succès. Comme en avril, la campagne a été menée principalement sur les réseaux sociaux, et à coups de slogans attrape-tout et vagues. 

Cet exemple valide la thèse du « troisième ordre de simulacre » du philosophe Jean Baudrillard. Pour l’expliquer plus en détails, je cite ici Wikipedia : Jean Baudrillard soutient que « les sociétés occidentales ont subi une « précession de simulacre ». La précession, selon Baudrillard, a pris la forme d’arrangement de simulacres, depuis l’ère de l’original, jusqu’à la contrefaçon et la copie produite mécaniquement, à travers « le troisième ordre de simulacre » où la copie remplace l’original. ». Grosso modo, un acteur qui joue un président novice dans une série télé est désormais considéré comme ayant l’étoffe présidentielle nécessaire pour être élu. Le nom du parti et de la série étant la même, on pousse le simulacre jusqu’au bout.

En conclusion, je termine ce billet en citant de nouveau Baudrillard (de son superbe livre de 1981 Simulacres et simulation) :

Aujourd’hui l’abstraction n’est plus celle de la carte, du double, du miroir ou du concept. La simulation n’est plus celle d’un territoire, d’un être référentiel, d’une substance. Elle est la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité : hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte, ni ne lui survit. C’est désormais la carte qui précède le territoire – précession des simulacres – c’est elle qui engendre le territoire et s’il fallait reprendre la fable, c’est aujourd’hui le territoire dont les lambeaux pourrissent lentement sur l’étendue de la carte. C’est le réel, et non la carte, dont les vestiges subsistent çà et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l’Empire, mais le nôtre.

Le phénomène « Free Hugs » (la suite)

Le 8 juillet dernier, dans un billet, je traitais d’une tendance observée à la foire Japan Expo 2019 : l’observation de centaines de participants se promenant avec des pancartes, t-shirts, bandeaux et autres masques buccaux portant l’inscription « Free Hugs ». Dans mon analyse, je supputais que cette tendance émergeait de deux phénomènes principaux : i) le fait que « nous nous sentons de plus en plus seuls »; ii) en cette époque #metoo, le message « free hugs » est clair. Les limites de la rencontre sont précises et sans ambiguïté. Je t’offre un câlin gratuit et c’est tout.

Madame Vigée-Lebrun et sa fille, Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, 1789 [domaine public]. Image trouvée sur Wikipedia.

Dans une lettre publiée dans le New York Times du 13 juillet 2019, l’autrice Courtney Maum évoque un sujet similaire sous le titre «Please touch me ». Elle se demande : « Has intimacy gone so far out of style that it was poised for a comeback? » et ajoute : « Could the pendulum be swinging from “Don’t touch me!” to “Please touch me again”? ». Elle observe la montée de phénomènes tels que celui des câlineurs professionnels. Experte en tendances, elle pose l’hypothèse que nous sommes probablement à la toute veille d’un retour de l’intimité après des années de distance physique et elle offre des scénarios possibles de ce retour. Elle n’évoque pas le phénomène « free hugs », mais à mon avis, cela s’inscrit totalement dans son analyse.

En 1886, Nietzsche soulignait déjà l’accélération de la société

Les réflexions des philosophes sur l’accélération de la société ne datent pas d’hier. En effet, le philosophe allemand Friedrich Wilhelm Nietzsche [1844-1900] écrivait ceci en 1886 :

Friedrich Wilhelm Nietzsche (source : Wikipedia)

L’accélération monstrueuse de la vie habitue l’esprit et le regard à une vision, à un jugement partiel et faux. […] Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle barbarie. À aucune époque, les hommes d’action, c’est-à-dire les agités, n’ont été plus estimés. L’une des corrections nécessaires qu’il faut entreprendre d’apporter au caractère de l’humanité sera donc d’en fortifier dans une large mesure l’élément contemplatif ». 

Friedrich Nietzsche, « Humain, trop humain« . 1886

Dans cet extrait (cité dans le livre « Accélération » de Hartmut Rosa), Nietzsche estime que la société de l’époque victorienne souffre à cause de l’accélération de la vie. La grande question qui me turlupine sur l’accélération : est-ce que notre époque (souvent qualifiée de post-moderne) serait différente ? Ou bien est-ce que chaque époque se plaint généralement de l’accélération depuis 150 ans ? J’espère que ma lecture du bouquin de Rosa apportera un éclairage là-dessus.

La lecture est-elle menacée par l’accélération ?

Dans le journal Le Monde du 4 juillet 2019, longue entrevue avec Vincent Monadé, président du Centre national du livre, organisation qui coordonne « Partir en livre », la grande fête du livre pour la jeunesse. Ce court extrait a piqué ma curiosité :

Le temps de la lecture est un temps long, c’est le temps de l’intime, celui qu’on se donne à soi-même. Nous évoluons dans la société de la vitesse, dépeinte par Paul Virilio [1932-2018]. Tout s’accélère.

Dans un premier temps, pour mieux comprendre la référence au philosophe Paul Virilio, je vous invite à lire cette entrevue de 1981 dans Le Monde ou cet article sur la « dromologie ».

« Lecture » by P’Tille is licensed under CC BY-SA 2.0 

Ensuite, pour revenir à l’extrait, je pense qu’il faut faire une distinction entre lecture et longue lecture (le fameux « long read »). Je pense qu’avec le Web, nous lisons de plus en plus, mais nous lisons court. Ou nous lisons des images ou des symboles. La littérature ou la longue analyse (ou essai) nécessite de l’attention et du temps. Et l’accélération ressentie (je vous ramène aux trois vecteurs d’accélération décrits par Hartmut Rosa) peut nous donner l’impression de manquer de temps. Dans ce contexte, l’accélération ne serait peut-être pas une menace à la « lecture », mais serait-elle une menace potentielle à la littérature, aux analyses en profondeur ?

Le phénomène « Free Hugs »

Lors d’un passage récent à Paris, j’en ai profité pour visiter la Japan Expo, la grand-messe annuelle des amateurs-trices de manga et d’anime. D’ailleurs, ce salon est un des plus grands en France avec 240,000 festivaliers sur les quatre jours de l’événement.

Pour le chasseur de tendances à l’œil aguerri, ce genre de manifestation permet l’observation de phénomènes émergents. Ce salon n’a pas déçu. J’ai pu y observer des centaines d’adolescents et de jeunes adultes se promenant avec des pancartes, t-shirts, bandeaux et autres masques buccaux portant l’inscription « Free Hugs ». Plusieurs exposants en offraient à la vente également.

Le site ActuaBD a relevé la tendance également (la documentant via plusieurs photos d’ailleurs) et la décrit comme suit : « C’est une des caractéristiques de la Japan Expo et de ce genre de manifestations populaires. Les jeunes gens qui défilent en bande avec une pancarte « Free Hugs » (câlins gratuits) et qui distribuent des embrassades bon enfant avec le sourire, rien que pour exprimer le plaisir d’être là. ». Je connais évidemment le phénomène, qui a émergé en 2004 en Australie, mais c’est la première fois que je le voyais à cette échelle. En cherchant sur internet, je découvre qu’il y a plusieurs mentions (sur Reddit et autres groupes de discussion) depuis 4-5 ans et que cette manifestation semble surtout être liée aux conventions liées à la culture japonaise (mais apparaît de plus en plus dans les autres salons à thématique « geek »).

Le salon Japan Expo 2019 de Paris
(auteur : Sébastien Provencher)

En cette époque #metoo, il peut sembler curieux de voir tous ces jeunes offrir des câlins gratuits, mais je trouve qu’il y a quelques éléments de décodage intéressants. D’abord, le message est clair : « free hugs ». Les limites de la rencontre sont claires et sans ambiguïté. Je t’offre un câlin gratuit et c’est tout. Ensuite, malgré le fait que nous sommes de plus connectés avec les autres via nos outils numériques, les études démontrent que nous nous sentons de plus en plus seuls. Cet article du Independent mentionne d’ailleurs que jusqu’à 80 % des adolescents disent souvent se sentir seul contre 50 % des personnes âgées. Finalement, le salon permet la rencontre « in real-life » de fans de la même sous-culture. Le sentiment d’appartenance est donc d’autant plus fort, levant de ce fait, une première barrière.

Et vous, comment décodez-vous ce mouvement ?

Comment Baudrillard peut nous aider à décoder la préhistoire

Lors d’une visite récente à la grotte de Rouffignac, une grotte ornée située au cœur du Périgord en France, le guide, un véritable expert de la préhistoire, nous a fait découvrir des dizaines de magnifiques gravures et dessins esquissés il y a 15,000 ans, à l’époque magdalénienne. Figurations de mammouths, bisons, chevaux et bouquetins partout sur les murs de cette gigantesque grotte. Il nous a surtout demandé de ne pas voir ces dessins à leur valeur apparente et de plutôt tenter de décoder le sens de cette représentation. Par exemple, trois mammouths de tailles différentes peuvent symboliser trois âges de la vie, plutôt qu’une simple enfilade de pachydermes préhistoriques. Quel plaisir de voir ce guide nous offrir de philosopher plutôt que d’en rester à un premier niveau visuel.

Et évidemment, tout cela m’a fait penser aux simulacres et simulations de Jean Baudrillard. « Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité » écrivait le philosophe français. Dans le cas de la préhistoire, où les dessins sont sa seule véritable représentation encore existante, on peut donc y chercher la vérité sur cette civilisation magdalénienne.