Cynthia Fleury : « on liquéfie littéralement le temps »

Entrevue avec la philosophe, psychanalyste et chercheuse Cynthia Fleury à l’émission Boomerang du 29 mars 2019 :

Photo: JeanAlix21 [CC BY-SA 4.0]

Augustin Trapenard: Dans quel temps est-ce que vous avez le sentiment que l’on vit?

Cynthia Fleury: On a un phénomène de disparition du temps, on liquéfie littéralement le temps. Alors que le temps est nécessaire pour tout simplement avoir le sentiment de vivre.

AT: un temps conditionné par l’immédiateté, qui nous invite à être en réaction perpétuelle. Que vous évoque ce mot « réaction »?

CF: Précisément le contraire de l’action. Normalement l’action, c’est quelque chose lié à une pensée, lié au temps. À un moment donné, dans l’action, je me suis dit que, éventuellement, je pourrais faire autre chose et j’ai fait cela. À partir du moment où l’action n’a plus la trace de cette décision, nous sommes précisément dans la réaction. (…)

À partir du moment où on a un réductionnisme de tout, réductionnisme des signes, des espaces où on peut s’exprimer, instantanéité, décontextualisation, (…) tout cela fait que vous ne pouvez plus comprendre ce qui est dit. Le temps est absolument nécessaire pour comprendre. Nous avons de nouveaux outils magnifiques (…) mais ça modifie nos perceptions. Et ça modifie nos manières d’être et que régulièrement, il faut reprendre la main. (…) Le premier état de régulation dans un état de droit, c’est la parole. (…) Le court de la parole donnée a chuté. Non seulement, la parole ne veut quasiment plus rien dire, mais quand on vous la donne, vraiment ne la prenez pas, car on ne vous donne plus rien. Le premier outil de régulation de la violence, c’est la parole. Si vous désubstantialisez sans cesse la parole par de la novlangue, par du réductionnisme, par de l’insulte à la place d’un argument, vous videz la démocratie de sa force.

Au phénomène d’accélération souvent mentionné dans ce blogue, il faut donc ajouter cette importante notion de « réaction », qui ajoute du bruit de fond et qui nuit à notre analyse des contextes. Je note aussi la mention de la parole qui est nécessaire pour contrer la violence, thème exploré par Edgar Morin et mentionné dans ce billet récent.

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