Comment Baudrillard peut nous aider à décoder la préhistoire

Lors d’une visite récente à la grotte de Rouffignac, une grotte ornée située au cœur du Périgord en France, le guide, un véritable expert de la préhistoire, nous a fait découvrir des dizaines de magnifiques gravures et dessins esquissés il y a 15,000 ans, à l’époque magdalénienne. Figurations de mammouths, bisons, chevaux et bouquetins partout sur les murs de cette gigantesque grotte. Il nous a surtout demandé de ne pas voir ces dessins à leur valeur apparente et de plutôt tenter de décoder le sens de cette représentation. Par exemple, trois mammouths de tailles différentes peuvent symboliser trois âges de la vie, plutôt qu’une simple enfilade de pachydermes préhistoriques. Quel plaisir de voir ce guide nous offrir de philosopher plutôt que d’en rester à un premier niveau visuel.

Et évidemment, tout cela m’a fait penser aux simulacres et simulations de Jean Baudrillard. « Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité » écrivait le philosophe français. Dans le cas de la préhistoire, où les dessins sont sa seule véritable représentation encore existante, on peut donc y chercher la vérité sur cette civilisation magdalénienne.

Doit-on se mettre à la diète pour lutter contre l’économie de l’attention ?

Dans un long billet publié il y a quelques jours, l’auteur Mark Manson a publié un plaidoyer pour la création d’une nouvelle diète, une diète de l’attention, ainsi qu’un guide de mise en pratique de celle-ci. La théorie de Manson est la suivante :

The same way we discovered that the sedentary lifestyles of the 20th century required us to physically exert ourselves and work our bodies into healthy shape, I believe we’re on the cusp of discovering a similar necessity for our minds. We need to consciously limit our own comforts. We need to force our minds to strain themselves, to work hard for their information, to deprive our attention of the constant stimulation that it craves.

Manson croit qu’avec la montée de l’économie de l’attention (qui nous bouffe des tonnes de cycles intellectuels), nous n’aurons pas le choix d’inventer et de pratiquer une forme de cette diète. Il propose trois étapes principales à cette diète :

  1. Identifier correctement l’information et les relations nutritives
  2. Éliminer la mal-information (junk information) et les mauvaises relations
  3. Cultivez des habitudes de concentration plus profonde et une durée d’attention plus longue.

Le reste de son article propose une série de trucs pratiques. L’article a, par moment, une odeur de livre de développement personnel (je ne suis d’ailleurs pas convaincu par quelques-unes de ses propositions pratiques) et il y a un petite quelque chose de l’ascétisme dans sa démarche. Je pense néanmoins que Mark Manson a mis le doigt sur une problématique importante et que nous devons y réfléchir.

Pascal Engel : Lutter contre l’indifférence croissante à la vérité

Le philosophe Pascal Engel, « qui place la logique et la vérité au centre de ses recherches », vient de publier un livre où il s’interroge sur l’éthique intellectuelle. Extrait d’une rencontre publiée dans le journal Le Monde du 28 juin 2019 :

En quoi consiste donc ce qu’il cherche à contrecarrer, ce « courant » qui peut évidemment signifier aussi bien « tendance dominante » que « banalité répandue » ? C’est l’abandon, qu’il juge de plus en plus profond et multiforme, des exigences de la vie intellectuelle. Avec la multipli­cation des infox et l’empire croissant de la « post-vérité » s’installent une forme d’indifférence croissante à la vérité et aux preuves, un mépris tacite ou même revendiqué envers tout ce qui ressemble de près ou de loin aux lois de l’esprit. Cette « insoutenable légèreté du savoir » constitue pour Pascal Engel l’exact inverse de ce que doivent faire les intellectuels. 

Étant moi-même en résistance face aux infox et aux mensonges de la société (notamment à travers mon exploration des différentes mises en scène de l’être humain), ce message me parle. Je mettrai donc ce livre sur ma liste « à lire »

Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle de Pascal Engel, Agone, « banc d’essais », 616 p., 26 euros.

Description du livre (par l’éditeur) :

« « Notre société “de l’information” et “de la connaissance”, dans laquelle le marketing et la propagande ont pris des dimensions inédites, est envahie par le bullshit. Politiquement, le but du bullshitter n’est pas tant de plaire aux électeurs que de promouvoir un système dans lequel le vrai n’a plus de place parce qu’il n’est plus une valeur. Or celui qui ne respecte pas la vérité est aussi celui qui admet que seuls le pouvoir et la force sont les sources de l’autorité. Les penseurs post‑modernes aiment à dire que l’abandon de la vérité comme valeur laissera la voie libre à d’autres valeurs comme la solidarité ou le sens de la communauté, mais on peut aussi bien dire que le non-respect de la vérité et la promotion du baratin auront comme conséquences le règne du cynisme, le culte du pouvoir et la domination brute des puissants. »

Ni réductible à l’éthique tout court, ni simple branche de l’épistémologie, l’éthique intellectuelle définit les normes qui fondent objectivement la correction des croyances. Dans ce livre, Pascal Engel montre que l’indifférence à leur égard, qu’ont en partage, à l’échelle planétaire, tant de nos politiques, journalistes et universitaires contemporains, représente la forme la plus aboutie du vice intellectuel et sape, dans la cité, la possibilité d’une démocratie véritable. »

Le rêve philosophique de Bergson

Henri Bergson
Source : Wikipedia

Extrait d’un texte de Lauren Malka sur le philosophe Henri Bergson, tiré du livre « Le goût de la philosophie » publié au Mercure de France :

Bergson rêvait d’une philosophe immédiate, qui éveille l’esprit comme un morceau de musique. Comme une claque. Une philosophie qui parvienne, de façon presque artistique, à détourner l’attention des « convenances sociales » pour voir le réel, sentir le mouvement du monde.

J’aime cette idée d’utiliser la philosophie pour voir à travers les convenances sociales, à travers les masques. Je découvre grâce à ce blogue que c’est effectivement un outil de décodage très utile.

Descartes et la satisfaction liée à la philosophie

Source: Wikipedia

Or, c’est proprement les yeux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n’est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance celles qu’on trouve par la philosophie.

René Descartes, Principes de la philosophie

Dans cette phrase bien connue, tirée de la lettre-préface de son « Principes de la philosophie », le grand René Descartes exprime bien mes sentiments découverts par l’exploration philosophique depuis le début de ce blogue en janvier dernier. Par ailleurs, on trouve l’original numérisé de ce livre sur le site de la Bibliothèque nationale de France.

Pierre Musso : « Chaque fois que vous faites un like sur Facebook, vous vous mettez en scène »

Source : site de L’institut des études avancées de Nantes

Avec ma longue expérience d’analyste des médias sociaux et d’entrepreneur dans le même domaine, un de mes sujets de prédilection reste évidemment « philosophie et réseaux sociaux ». Le 22 février dernier, Les Chemins de la philosophie traitait de ce sujet. Extrait d’une conversation entre Pierre Musso, philosophe, et l’animatrice Adèle Van Reeth :

Pierre Musso : Chaque fois que vous faites un « like » sur Facebook, ou que vous faites un re-tweet sur Twitter, non seulement vous qualifiez un site, mais en même temps vous vous mettez en scène. C’est une mise en scène de soi. Et donc vous jouez quoi? Votre réputation. Ce qui se joue sur les réseaux sociaux dans la mise en scène, c’est sa réputation, ce n’est pas sa notoriété. C’est créer la théâtralisation de soi. Et ça c’est tout à fait fondamental dans la pratique et les usages spécifiques des réseaux sociaux.

Adèle Van Reeth : en même temps, non. Ce besoin de se mettre en scène et d’avoir une bonne réputation existaient avant les réseaux sociaux. Ça n’a pas créé un nouveau besoin. Simplement on le voit plus.

PM : Sauf que, tout le monde est concerné. Plus de 2 milliards d’utilisateurs de Facebook avec toujours l’ambivalence, le pire et le meilleur, qui est constitutive même de l’idée de réseaux.

Sachant pertinemment que ce n’est pas un nouveau phénomène, je cherchais depuis plusieurs mois une explication à la singularité de ce désir de mise en scène que l’on retrouve sur les réseaux sociaux. Et voilà, dans ce bout de conversation, la percée que je recherchais. C’est l’échelle de Facebook qui fait que le phénomène est désormais incontournable, devenant si évident, si répandu, qu’on l’aperçoit systématiquement lors de chaque passage sur ces sites. Et cela me fait penser à la fable « Les Habits neufs de l’empereur« , où tout le monde prétend que c’est vérité qui est partagée alors qu’en fait, « le roi est nu ».

Aurais-je trouvé ma famille philosophique ?

Dans sa critique du livre « L’Impensé » du philosophe Santiago Espinosa, Roger-Pol Droit nous présente deux grandes familles philosophiques que tout semble opposer. Extrait :

Car on voit clairement (…) que s’affrontent deux grandes catégories de philosophies. Les unes, majoritaires, s’emploient à dévaloriser le réel, le soupçonnent d’être trompeur, le jugent imparfait, décevant, vil et veule. S’ouvrant avec Platon et se poursuivant jusqu’à nos jours, cette lignée de penseurs cherche toujours ailleurs, à côté, au-delà… un monde dont la vérité, l’excellence, le degré d’être seraient ­supérieurs à celui où nous nous débattons. Leur objectif est de ­refaire le monde, en prenant appui sur l’idéal, et de transformer la réalité.

A l’opposé, ceux qui ­dénoncent ces rêveries. Moins nombreux, mais non moins résolus, les philosophes du réel « sans double », comme disait Rosset, se donnent pour tâche de dissiper les illusions, de nettoyer les fantômes qui nous détournent du seul monde existant et nous ­empêchent de le voir dans sa nudité, son tragique et sa magnificence. Nous ramener au réel, dissoudre ce qui le travestit, parures de mots ou délires moralisants, telle est l’ambition de leurs philosophies. Leur but n’est pas de construire des systèmes pour condamner ce qui existe, mais de nous inciter au contraire à nous en « contenter », au double sens de « ne pas rêver d’autre chose » et de « en éprouver de la joie ».

Pour ceux qui lisent ce blogue depuis le début, vous savez que les thèmes du mensonge, des infox, de la simulation et de la mise en scène me fascinent. J’essaie de comprendre ce qui mène les gens à mentir ou à se mettre en scène, j’essaie de comprendre pourquoi on consomme et pourquoi on partage des fausses nouvelles. En fait, grâce à Roger-Pol Droit, j’ai désormais compris que je fais partie des réalistes, de ceux qui tentent de voir le monde tel qu’il est, sans masquerade, sans désir d’utopie. Mais pour bien accomplir ce travail philosophique, je dois savoir interpréter « l’autre camp ». Aurais-je trouvé ma grande famille philosophique, celle des philosophes du réel ?

Les algorithmes de recommandations et l’existentialisme

L’économiste Francisco Mejia Uribe, dans un fantastique article sur le site Aeon, fait un lien entre la doctrine existentialiste de Jean-Paul Sartre exprimée dans « L’existentialisme est un humanisme » et les algorithmes de recommandations, si communs aujourd’hui sur le web. En résumé, dans sa doctrine, Sartre écrit que « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme. » Et « puisque chaque homme se fait lui-même, il est seul responsable de ce qu’il devient ». Uribe nous ramène ensuite aux algorithmes de recommandations avec l’analyse suivante :

Think about the now commonplace experience of ‘suggested posts’ or ‘recommendations’ that we get from data crunchers online. The level of accuracy with which probabilities and correlations manage to capture our individual preferences and predict our next course of action is often spooky. It can feel as if we are being watched and our behaviour, wants and desires accurately predicted. But if algorithms manage to produce such accurate feedback about our preferences, this is because they feed on the growing trail of digital crumbs that our agency leaves along the way. To put it in existentialist terms, in our digital lives we do have the constant experience that our digital existence precedes our essence. Had we acted differently, the digital essence that algorithms distil from our existence would have also differed. But the more we act, the more our online choices get determined by what the machine gives back to us based on our previous choices.

Uribe conclut que « nous préférerions éviter nos responsabilités et poursuivre le type particulier de tromperie que Sartre a qualifié de « mauvaise foi« , persuadé que nous ne sommes pas simplement la somme de ce que nous faisons, une illusion plus facile à maintenir s’il n’y avait des algorithmes ne cessant de nous rappeler comment les choix que nous avons faits définissent ce que nous sommes pour eux. » Donc, selon cette analyse, les algorithmes de recommandations ne seraient donc que miroirs, reflétant ce que nous sommes vraiment.

Le rôle des opinions et de la vérité en démocratie

Extrait d’une entrevue donnée par le philosophe Jean-Claude Monod, directeur de recherche au CNRS, au journal Le Monde le 3 avril dernier. Dans celle-ci, Monod nous explique le rôle des opinions et de la vérité en démocratie, en s’inspirant de Hannah Arendt.

Il y a deux choses sur lesquelles il faut veiller, comme le soulignait déjà Hannah Arendt dans son texte « Vérité et politique ». Premièrement, c’est l’opinion, et non la vérité, qui régit la démocratie, et il faut prendre garde à ce que les gouvernants ne se croient pas détenteurs d’un monopole de la vérité. Le pluralisme est une condition de la démocratie. Autrement dit, il n’existe pas de rapport simple entre vérité et démocratie.

Mais il faut également insister sur l’idée que l’opinion publique en démocratie a besoin de s’appuyer sur des faits, sur ce qu’Arendt appelle « des vérités de fait ». L’abandon de l’idée de vérité constitue un péril pour la démocratie tout autant que son monopole. Il ne faut donc pas considérer que tout est absolument relatif et sujet à perspectives et c’est aussi par là qu’Arendt distingue un pouvoir démocratique d’un pouvoir totalitaire : un pouvoir totalitaire peut passer son temps à transformer l’Histoire.

Ce qui est important de retenir ici, c’est que l’exercice de la démocratie vient de la confrontation des idées, des opinions. Cela rejoint la position d’Edgar Morin citée dans ce billet du 1er avril 2019. On voit aussi le risque de dérive vers le totalitarisme si un pouvoir prétend détenir le monopole de la vérité. On revient ici au besoin (exprimé par Aurélie Filippetti dans ce billet de mars 2019) de bien équiper la population avec des outils pour permettre la distinction entre une opinion et une vérité scientifique.

Montrer ses valeurs morales dans les médias sociaux

Dans cet article récent du magazine Quartz, la journaliste Olivia Goldhill explore le phénomène des gens désireux de montrer leurs valeurs morales dans les médias sociaux. Comme elle le mentionne dans son article, nous avons tous vu ces messages tel que « Faites un compliment, cela peut rendre la journée de quelqu’un plus agréable. » ou « soyez gentil avec les autres ». Ces messages sont probablement bien intentionnés, mais ils sont gênants surtout si vous savez que la personne qui les envoie n’est pas particulièrement gentille ou offre peu de compliments dans la vie. Le débat ne date pas d’hier car Socrate a exploré ce phénomène il y a plus de 2000 ans, mais les médias sociaux changent la donne. Extrait avec citation de Marcus Folch, professeur à l’Université Columbia :

There are differences between those who assert their moral worth on social media in 2019 and an authority figure in Ancient Greece doing the same. In particular, as we don’t necessarily interact with online contacts in real life, there’s greater license to create an exaggerated impression of one’s own morality online as there would be in person. “In an ancient society, people know you. They see how you actually live, or at least parts,” says Folch. “On social media, you’re allowed to create an illusion. It’s highly constructed and there’s very little way to regulate that illusion.”

Et voilà encore ce désir de mise en scène, de création d’une illusion, un de mes sujets de prédilection dans ce blogue.