L’art de la démystification des idées fausses

Toujours tiré du superbe livre « Des têtes bien faites: Défense de l’esprit critique« , le chercheur en sciences cognitives Nicolas Gauvrit (citant les travaux de Man-Pui Chan et ses collaborateurs de l’université de l’Illinois) nous propose trois recommendations pour démystifier (debunk) les idées fausses :

D’abord, éviter les situations qui pousseraient les interlocuteurs à développer des arguments en faveur de leur hypothèse – cela suppose notamment d’éviter les arguments adverses, même pour montrer qu’ils sont faux, sauf si on le précise avant de les énoncer. Ensuite, favoriser à l’inverse la réflexion sur le message que nous voulons faire passer. Cela signifie qu’il faut être précis, donner des détails et encourager la critique et la réflexion de l’interlocuteur. Enfin, apporter de nouvelles informations, correctes et inconnues de l’interlocuteur… tout en gardant en tête qu’on ne peut guère espérer d’effet spectaculaire dans cette lutte ardue contre les idées fausses…

Comme on peut le voir, il n’est pas simple de s’attaquer aux croyances fausses. Cela nécessite une bonne compréhension psychologique du phénomène. Je note surtout le besoin d’éviter les arguments adverses. Dans ce contexte, se pourrait-il que les médias qui ont déployé des journalistes « debunkers » de fausses nouvelles fassent fausse route en leur donnant une exposition supplémentaire?

Edgar Morin : « une culture doit à la fois s’ouvrir et se fermer »

Superbe extrait du livre « Dialogue sur la nature humaine », une discussion entre Boris Cyrulnik et Edgar Morin :

Une culture doit à la fois s’ouvrir et se fermer. Se fermer dans le sens où elle doit maintenir sa structure, son identité – parce que l’ouverture totale est la décomposition. Mais s’ouvrir reste la seule façon de s’enrichir, c’est-à-dire intégrer du nouveau sans se laisser se désintégrer. (…)

Au fond, tout le problème est là : la grande menace est la refermeture. Sur le plan mental, quel est le danger aujourd’hui ? C’est le fragment – le fragment nationaliste – qui veut se considérer comme la seule vraie totalité; c’est le refermement culturel, national et religieux qui oublie la solidarité avec les voisins et, plus largement, avec toutes les autres sociétés humaines. (…)

[à cela], il faut opposer le discours du rassemblement, de la connexion, de la communication et de l’empathie, de la communauté et de la communion…

Edgar Morin, philosophe

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004

Pour certains, les décisions politiques sont une question de vie ou de mort

Extrait du livre « Qui a tué mon père » d’Édouard Louis, qui nous rappelle combien les décisions politiques peuvent être une question de vie ou de mort, de bonheur ou de malheur, de bien-être ou de souffrance.

Chez ceux qui ont tout, je n’ai jamais vu de famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux la politique ne change presque rien. Je m’en suis rendu compte, quand je suis allé vivre à Paris, loin de toi : les dominants peuvent se plaindre d’un gouvernement de gauche, ils peuvent se plaindre d’un gouvernement de droite, mais un gouvernement ne leur cause jamais de problèmes de digestion, un gouvernement ne leur broie jamais le dos, un gouvernement ne les pousse jamais vers la mer. La politique ne change pas leur vie, ou si peu. Ça aussi c’est étrange, c’est eux qui font la politique alors que la politique n’a presque aucun effet sur leur vie. Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous, c’était vivre ou mourir.

Édouard Louis, « Qui a tué mon père »

Pierre-Henri Tavoillot à propos de la démocratie

À l’occasion de la sortie du livre « Comment gouverner un peuple-roi ? » du philosophe Pierre-Henri Tavoillot, Florent Georgesco en fait la critique dans Le Monde et nous rappelle comment la démocratie est un exercice imparfait, mais fondamental.

Nous sommes secoués ? Réveillons-nous ! Nous ne savons plus pourquoi nous sommes démocrates ? Magnifique occasion de pousser le doute à ses extrémités, pour en sortir ou non, peu importe. Au bout du compte, on sera plus lucide. (…)

le bavardage démocratique peut se perdre, et se perd, en réalité, très souvent, dans le brouhaha. Mais, à condition de le rendre réellement démocratique, c’est-à-dire de le transformer en délibération entre égaux, il est le mode d’exercice de la liberté du peuple et, au-delà, une manière pour celui-ci, réalité complexe dont le livre examine les multiples sens potentiels, de se constituer comme tel. (…)

La démocratie, conclut PierreHenri Tavoillotc’est l’extension du domaine de l’adulte », « la civilisation des grandes personnes ». C’est découvrir, à l’usage, que la vie est quelque chose qui vacille, et qu’il y d’autres initiation à mener qu’à ce vacillement même, qu’à l’incertitude et à l’inabouti.

À travers ce texte, on peut commencer à comprendre pourquoi une partie de la population s’intéresse au discours des autocrates. Celui est peut être plus confortable car situé hors de l’ambiguïté des discours et délibérations démocrates. Mais ce discours autocratique mène directement loin de la véritable démocratie.

Comment nos repères peuvent mener à un attachement aux fausses croyances

Je viens de finir la lecture du livre « Des têtes bien faites: Défense de l’esprit critique« . Dans cet ouvrage, philosophes et chercheurs exposent les failles mentales qui nous rendent vulnérables aux erreurs de raisonnement. J’ai adoré! En voici d’ailleurs un extrait d’un chapitre intitulé « L’attachement obstiné aux croyances fausses », qui nous explique le besoin d’avoir des repères dans un monde où nos capacités cognitives sont limitées alors que les domaines couverts par nos croyances sont gigantesques :

Notre état normal d’ignorance vis-à-vis de notre environnement et d’incertitude vis-à-vis de la vérité de nos croyances peut être compensé par l’acquisition de repères. On appellera ici « repères » à la fois les croyances dont a éprouvé les fondements et les sources de croyances dont on considère qu’elles sont fiables, qu’il s’agisse de personnes ou d’institutions comme des journaux ou autres médias.

Anouk Barberousse, philosophe

Par contre, l’adoption de ces repères peut entraîner des effets pervers comme l’explique un peu plus loin Anouk Barberousse :

Comme le choix d’un repère est coûteux du point de vue cognitif, si l’on a choisi un repère faux ou indigne de confiance, on répugnera à l’abandonner, d’où l’attachement. Abandonner l’un de ses repères oblige non seulement le sujet à reprendre l’enquête visant à déterminer quels repères potentiels sont fiables, mais encore à se dédire, ce qui peut avoir un coût social important, (…)

Anouk Barberousse

À mon avis, une meilleure compréhension des repères qui nous influencent nous permettra certainement d’éviter notre propres angles morts. De plus, essayer d’identifier les sources d’influence de nos interlocuteurs pourra aussi nous aider à mieux les comprendre. Mais y a-t-il vraiment moyen de faire une liste exhaustive de ces repères?

Edgar Morin, la politique et la démocratie

Il ne faut pas oublier que la démocratie est, en profondeur, l’organisation de la diversité. Une démocratie suppose et nécessite des points de vue différents, des idées qui s’affrontent. Ce n’est pas seulement la diversité, c’est la conflictualité. Mais la grande différence avec les conflits physiques – qui se terminent par des destructions et des morts – c’est que la démocratie est un mode de régulation du conflit à travers des joutes oratoires, parlementaires ou autres, avec un certains nombres de règles auxquelles elle doit obéir.

Edgar Morin, philosophe

Je retiens quelques notions dans ce court paragraphe. D’abord, que conflit n’égale pas nécessairement violence. Ensuite, que la démocratie demande que les idées s’affrontent pour éviter justement la violence physique.

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004

« Premiers rendez-vous » sur Netflix : une mise en abîme de l’instrumentalisation de l’amour

Capture d’écran tirée du site de Netflix

« Premiers rendez-vous » est une nouvelle émission de télé-réalité sur Netflix. Cette série suit un candidat qui participe à cinq rendez-vous arrangés (« blind dates ») au cours d’une semaine. Il s’agit d’un virage « naturaliste » de la télé-réalité puisqu’il n’y a pas de règles ou de prix à remporter. L’émission est structurée de façon suivante : Le candidat s’habille de façon identique et mange cinq repas différents dans le même restaurant pendant les cinq rendez-vous. Cela permet aux différents rendez-vous d’être montés en un seul « hyper-rendez vous » à plusieurs dimensions et mène à un constat surprenant relevé par le New York Times :

The trick of the editing is not to highlight differences among the daters but to suggest that on some level they’re interchangeable. No script is necessary because they rarely deviate from how things are supposed to go. Tepid small talk about drink selection — “What is this?” “Like, a margarita” — moves on to “Where are you from?” followed by a pause for menu consideration, then onto job talk and canned flattery like “How are you single?” The blind dates eventually converge on what feel like serious topics, though the same ones come up almost every night of the week: past relationships, kids, priorities. “I just want love,” Betty says. “Connection, chemistry, love.” A minute later, Tiffany explains the importance of the “three C’s”: “compatibility, chemistry and connection.” The vocabulary — abstract nouns that fail to conjure the grand concepts they’re supposed to — recalls nothing so much as dating-app marketing, while the show’s carousel-like form reproduces the experience of using Tinder and the rest. Not only do the daters skew toward the kinds of people you commonly see on the apps — youngish, professional, fluent with an iPhone — but they’re also eager to filter their options with getting-to-know-you questionnaire material, the sort of information that you want to find out at some point but that wouldn’t necessarily come up were you to meet by chance, say, at a friend’s party.

Ici, on retrouve une mise en abîme totale liée à l’instrumentation de la mécanique du coeur. D’abord, les nouveaux outils de mise en relation (tel que Tinder) formatent « optimalement » la façon dont on se présente, on se rencontre et on tombe en amour. Il y a mise en scène du début à la fin. Ensuite, l’émission de Netflix met littéralement en scène ce mécanisme, tout en l’exposant au grand jour. Jean Baudrillard trouverait ceci très intéressant.

Oui, il y avait des fausses nouvelles à l’époque du télégraphe

Morse Telegraph
(c) 2006 Zubro [CC BY-SA 3.0]

Lors de sauts technologiques, lors de l’arrivée d’innovations majeures, on attribue souvent aux technologies des travers qui sont en fait inhérents aux humains. On se dit aussi que « c’était mieux avant ». Récemment, ce sont les médias sociaux en général (avec Facebook en tête) qui sont blâmés pour la montée des discours haineux, l’élection de gouvernements d’extrême droite et la croissance des infox.

C’est vrai, mais je pense que l’on peut analyser en plus de profondeur ces phénomènes technologiques :

  1. D’abord, on ne peut faire abstraction de la culture de l’entreprise qui a développé l’innovation. Dans le cas de Facebook, comme dans le cas d’entreprises comme Uber, on a adopté la culture très Silicon-valleyienne du « move fast and break things » (allons vite et cassons des choses), qui mène à la mise en place d’entreprises qui ont peu d’empathie pour la société et à la création d’outils et de services qui se soucient peu de leurs impacts négatifs. Dans ce cas, on voit bien qu’il s’agit de décisions humaines qui mènent à la création de technologies à forte externalités négatives. Blâmons les créateurs (les fondateurs et dirigeants de Facebook) plutôt que la famille d’outils (les médias sociaux) et assurons-nous aussi que la société impose des garde-fous à ces compagnies.  D’ailleurs, selon le Harvard Business Review, cette époque du « move fast and break things » est désormais terminée.
  2. En général, l’être humain n’aime le changement. Pour vous en convaincre, je vous recommande l’écoute de la balado « Pessimists podcast » qui traite du pourquoi nous résistons aux nouvelles choses. Cet épisode, qui parle de l’arrivée du télégraphe, est d’ailleurs très savoureux. On mentionne que l’arrivée du télégraphe va mener à l’accélération de la société et on expose des exemples de fausses nouvelles communiquées par télégraphe (voir cet article du New York Times de 1883). Tout cela vous semble familier?

Pour contrer l’utilisation négative de nouveaux outils technologiques par la société, essayons de comprendre les sentiments et les actions des humains plutôt que de les hair ou de les railler, comme l’écrivait le philosophe Baruch Spinoza. De plus, assurons-nous que les entrepreneurs, les créateurs d’outils et d’entreprises, développent un sens éthique et fassent preuve d’empathie pour mieux comprendre comment leur technologie peut mener à des abus.

Du besoin d’empathie pour découvrir les autres

Cet entraînement à se mettre à la place d’un autre – ce que les philosophes nomment l’empathie – est un concept que je crois très utile, qu’on devrait en tout cas dépoussiérer, surtout avec les circonstances politiques qui sont en train de se dessiner. Car se mettre à la place d’un autre, c’est s’enrichir, mais c’est effort, c’est aller à la découverte d’un nouveau continent mental, d’une nouvelle manière de penser, d’une nouvelle manière d’être homme.

Edgar Morin, philosophe

Effectivement, voilà une aptitude importante à développer, pour mieux comprendre les autres et mieux décoder notre époque. D’ailleurs, si vous voulez en lire plus sur l’histoire de l’empathie, je vous dirige vers cette émission de France Culture de 2012.

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004

Edouard Louis : « rien n’est plus rare que la réalité »

Par Heike Huslage-Koch — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, Lien

Ce qui est très beau dans ce mouvement, c’est l’émergence de la réalité. C’est très rare. L’art, la culture, les médias produisent une sorte de chape de fiction, de mensonge, de fausse réalité. Quand il y a eu Mai 68, tout le monde disait que c’était l’émergence de l’imagination, de l’utopie, du rêve et Gilles Deleuze disait : “Non, au contraire, Mai 68, c’est une bouffée de réel.” Enfin de la réalité, des gens qui parlent de leur corps, de leur sexualité. Avec les Gilets jaunes, j’ai senti quelque chose de cet ordre-là avec des gens qui disaient : “Bientôt, c’est Noël et je ne peux pas acheter de cadeaux à mes enfants”, ou : “Ma mère meurt à cinq kilomètres d’ici et je n’ai pas d’argent pour mettre de l’essence et aller la voir pour m’occuper d’elle”, ou encore : “On en a marre d’aller au supermarché et d’acheter toujours les choses les moins chères qui sont tout en bas des rayons.” Toutes ces phrases sont tellement plus politiques que des discours sur la responsabilité individuelle, le commun, le contrat social. Je trouve que c’est vers ça que l’art et la littérature devraient tendre : vers la réalité, parce qu’elle est extrêmement rare, rien n’est plus rare que la réalité.

Une des thèses de ce blogue est l’exploration de la mise en scène des êtres humains et de la montée des simulacres et simulations (telles qu’exploré par le philosophe Jean Baudrillard en 1981). Je suis évidemment toujours intéressé par la réflexion inverse, quand trouve-t-on la « réalité » dans notre société moderne ?

Vous pouvez lire un autre extrait d’entrevue avec Edouard Louis ici.

Source : Fabienne Arvers, Jean-Marc Lalanne, Théâtre, “gilets jaunes” et transformation du réel : dialogue entre Edouard Louis et Stanislas Nordey, Les Inrockuptibles, 5 mars 2019