Christian Salmon: « On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous »

La situation est paradoxale parce qu’avec la crise de la souveraineté étatique, vous avez d’un côté des pouvoirs sans visage. On a découvert à l’occasion de la crise grecque ce groupe européen sans statut, sans vote, qui dirige en fait la politique. Et nous avons des visages sans pouvoir qui sont nos chefs d’état. Ils peuvent faire illusion pendant un certain temps et c’est ce qu’a essayé de faire Emmanuel Macron en rechargeant la fonction présidentielle avec de la littérature. Tous ses discours, dès sa première apparition devant les Tuileries, c’est une sorte de « Baudrillard-ready », de présidence symbolique, détachée de tout enracinement réel, une sorte de politique spectrale. C’est le pouvoir au-delà même de la puissance d’agir qui n’est plus que virtualité, représentation.

(…)

Je suis plutôt baudrillardien que nostalgique. La dimension politique a perdu toute fonction. On est en transition entre deux grandes crises qu’on pourrait situer entre 1989 et la crise de 2008, qui déshabille complètement la fonction politique. La puissance d’agir s’est transformée en volontarisme impuissant. On a des états qui sont désarmés d’où la montée des populismes mais qui sont au fond des sortes de révoltes liées à l’insouveraineté. Tout est spectral. La gouvernance est spectrale, l’opposition, la subversion, la révolution est aussi spectrale. On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous. Des événements qui ne correspondent pas à une rationalité, y compris dans le mouvement des Gilets jaunes. On le voit qu’il y a une sorte de parodie d’insurrection.

Christian Salmon, écrivain

Pour mieux comprendre ce concept d’événements voyous, je vous renvoie au brillantissime article de Jean Baudrillard, « Place aux événements voyous » publié en 2006 dans Libération. Dans celui-ci, Baudrillard nous explique que les événements voyous sont des « événements complices, plus ou moins aveugles, d’événements imprévisibles, récalcitrants ». Il ajoute « Là, le système, qui n’a sans doute plus rien à craindre de la révolution, ferait bien de se méfier de ce qui se développe ainsi dans le vide. Car plus s’intensifie la violence intégriste du système, plus il y aura de singularités qui se dresseront contre elle, plus il y aura d’événements voyous. « 

Source: entrevue à l’émission Signes des Temps (France Culture) sur « L’effondrement des récits« 

Derrida : Il faut des espaces de médiatisation maximale, mais il faut aussi des espaces de marginalité.

Le risque permanent, à savoir que la multiplication des lieux médiatiques affirme son autorité sous la forme de l’unilatéralité. C’est à dire que la violence ici n’est plus celle de la censure, mais celle de la passivité, la non-réponse du consommateur. Évidemment, la position que j’esquisse est prise dans une contradiction qu’elle assume, à savoir qu’il ne faut surtout pas se rebeller contre l’espace médiatique, et jamais je ne céderai à ce mouvement là. D’abord, parce qu’il a assuré, en particulier en Europe, les démocratisations dont nous nous réjouissons. Il faut des espaces de médiatisation maximal, de grands forums, ne pas multiplier à dessein des lieux minoritaires ou marginaux cloisonnés. Et en même temps, si contradictoire que ça paraisse, (il faut) ménager des espaces de singularité, de minorité, ou de marginalité. Les deux à la fois. La responsabilité consistant à essayer de ne pas céder à un programme ou à l’autre, mais de s’installer dans que ce qui peut ressembler à une aporie (1) et de décider dans cette aporie.

Jacques Derrida, philosophe

Derrida en 1991 nous explique, d’un côté, l’importance des grands espaces médias, communs, partagés, qui participent à un grand dialogue de société. Et de l’autre, il exprime aussi toute l’importance des espaces plus singuliers. Et les deux doivent se rencontrer, de façon presque contradictoire. En 2019, on ressent cette fragmentation, ce clivage, et malheureusement la rencontre ne semble pas avoir lieu.

Source : « Jacques Derrida : « Circonfession est une autobiographie d’un genre nouveau, écrite dans les marges »« , France Culture, 20 juin 1991

(1) « une contradiction insoluble qui apparaît dans un raisonnement. » – Larousse.

Nous devons faire confiance aux images – et nous devons aussi les soupçonner.

Plato was right: images and stories are two-faced. We need them to learn our way around the world when we’re completely helpless in it, well before we have any idea what we’re learning, or why it’s important. No wonder we trust them, and no wonder they’re an especially soft target for exploitation. We need to trust them – and we must suspect them.


Plato was right again: not knowing how to deal with images is a basis for personal and political disaster. A well-crafted story can affect us whether or not we think it’s actually true, since by default – in fact, by training – we trust them without thinking that they must meet ordinary standards of literal truth. It’s a lesson we relearn every day, startling ourselves with our own gullibility, and living with the consequences. From this perspective, it seems naive to think that we could fight the influence of lies and bubbles on social media with a thumbs-down button, or a ‘trustworthiness indicator’, or even classes in critical thinking. If we hope to find remotely plausible solutions, we should recognise how deep the problem runs.

Nathanael Stein, professeur de philosophie à Florida State University

Source : Can a philosopher explain reality and make-believe to a child? 

Il faut repenser l’intimité. Elle n’est pas fermeture.

Nous sommes tous sous vidéosurveillance, nous sommes tous géolocalisés, nous sommes tous hyperconnectés. Alors, est-ce qu’il va falloir en venir à murer notre espace personnel et donner raison aux nostalgiques d’un monde d’avant. C’est quand même étonnant cette société où l’on poste sur son mur mille indices personnels, mille traces qu’on donne à voir, tout en revendiquant la liberté de protéger son intimité. Et en même temps, on assiste un peu partout dans le monde à l’édification de frontières, de vrais murs renforcés par les technologies les plus pointues, pour se fermer, pour empêcher l’autre, l’étranger, de pénétrer dans notre intimité.

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Il faut repenser l’intimité. Elle n’est pas fermeture. Elle permet d’engager une relation avec quelqu’un qu’on a choisi, qu’on a nommé. Sans cet accord, l’altérité devient une trahison et sans cette option, ça devient une solitude.

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Je pense qu’on est dans un moment de l’intimité en danger et ce sera une très grande perte.

Muriel Flis-Trèves,  psychanalyste

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.

Edgar Morin à propos de la désintégration de la foi dans le progrès

Edgar Morin (Wikipedia)

La mondialisation peut être considérée comme un phénomène qui contribue à unifier la planète. En effet, elle répand, dans le monde entier, l’économie marchande, la science, la technique, l’industrie, mais aussi les normes, les standards du monde occidental. Ce processus d’unification va générer un processus contraire qui se manifeste par l’émergence d’une opposition face à cette unité afin de sauvegarder son identité culturelle, nationale ou religieuse. Cette résistance va être renforcée par l’apparition, à la fin du XXe siècle, d’un événement en apparence anodin : la désintégration de la foi dans le progrès.

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Dès lors, si le progrès est mort, alors le futur est vain. Lorsque l’on a perdu le futur et quand le présent est angoissé et malheureux, que reste-t-il à faire? Le seul moyen d’échapper à cette aporie est de se retourner sur le passé, qui cesse d’être un tissu de superstitions pour devenir un recours. C’est pourquoi, dans le monde apparaissent des phénomènes – que l’on peut nommer intégrisme, fondamentalisme, nationalisme – qui prennent des formes extrêmement diverses mais qui ont pour point commun d’émerger dans les situations de crise.

Edgar Morin, philosophe

Écrit en 2003, ce texte d’Edgar Morin donne l’impression d’avoir été pensé cette semaine, tellement il demeure pertinent dans une grille d’analyse contemporaine. D’ailleurs, je vous suggère aussi la lecture de l’autre texte du livre, celui de Jean Baudrillard, qui décode les attentats du 11 septembre. Il vaut définitivement le détour aussi.

Source : Baudrillard, J., Morin, E., (2003), La violence du monde, Paris, France : Éditions du félin.

Merci à mon père qui m’a fait parvenir ce livre.

Vie privée versus transparence

Ce qui faisait la singularité de l’idéal de la transparence quand il a été créé pendant Les Lumières, c’était l’idée qu’il fallait faire en sorte de rendre le pouvoir transparent, pour éviter qu’à l’abri de l’opacité, il puisse exercer des pressions contre les citoyens. En même temps que l’on inventait la transparence des pouvoirs, on inventait la vie privée. L’un allait nécessairement avec l’autre. La confusion vient du fait que la transparence aujourd’hui est non seulement réclamée pour les pouvoirs mais aussi pour tout un chacun. Il faudrait que l’honnête homme puisse se présenter nu devant Dieu et ses semblables. Or, cela est une rupture parce que la vie privée doit continuer à être protégée. Le secret doit continuer à être protégé lorsqu’il est légitime, lorsqu’il préserve un espace de vie privée qui n’a pas à être dévoilé. La question qui se pose est : jusqu’où pourrons-nous résister à ce mouvement qui a tendance à vouloir tout dévoiler ?

Mathias Chichportich, avocat

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.

Médias sociaux, intimité, mise en scène et vide narcissique

La plupart des gens disent que, sur internet, les gens ne se montrent pas, ne disent pas vraiment leur intimité. Ils se mettent en scène. Et je trouve que finalement ce n’est pas parce qu’on se met en scène que ce n’est pas vrai. Et cette façon de se mettre en scène, c’est une autre façon de gérer sa propre réalité. Et cette mise en scène, elle fait aussi partie de la réalité des gens.

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Ce qui est en train de se jouer, c’est la place du secret, la place de l’intimité, la place de son jardin personnel. Est-ce qu’on est capable de ne pas communiquer aux autres ce qu’on n’a pas envie de communiquer. Est-ce qu’il y a une place pour cela? Est-ce qu’il y a un endroit où on peut garder une discrétion?

(…)

J’ai l’impression que les gens qui vont poster sur internet des fragments de leur vie pour une espèce de popularité virtuelle qui, parfois, est au-delà de l’amitié vécue, ce qui est assez intéressant. Ils ont besoin d’avoir une célébrité passagère, une illusion d’être célèbre, d’avoir des gens qui approuvent. Tout cela est d’ailleurs fonction des « likes », des « followers », des abonnées et on a l’impression que finalement leur transparence est très importante parce que c’est une façon de se faire connaitre.

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Je pense que ce qui se montre sur internet, c’est plus quelque chose de l’ordre de l’exhibition parce que c’est très répétitif, très codifié. Et finalement, les gens qui postent des choses sur internet montrent certaines choses d’eux. C’est peut-être une mise en scène de soi mais cette mise en scène de soi, elle fait partie du réel de soi. Et on a l’impression que l’estime de soi se fonde sur ça et c’est une estime de soi qui est un peu virtuelle évidemment. Alors, est-ce que ça ne va pas aboutir après dans la vie réelle à une prise de conscience d’un vide narcissique. Et c’est ce vide narcissique qui est rempli par ce qu’on poste sur internet.

Muriel Flis-Trèves,  psychanalyste

Source : « Faut-il craindre un avenir sans intimité ?« , La Grande Table.

« Le plus grand danger pour l’information publique est peut-être la tendance croissante des personnalités publiques à prendre des libertés avec la vérité »

Se basant sur des données en provenance de Twitter, une étude récente de l’université de Sheffield semble démontrer que les mensonges des politiciens jouent un rôle très important dans la création et la diffusion d’infox (les « fake news »), au même titre que les sites de propagande ou les trolls. Cette recherche se concentre sur l’étude du rôle des acteurs motivés par des considérations politiques et de leurs stratégies pour influencer et manipuler l’opinion publique en ligne : soit les médias partisans, la propagande soutenue par l’État et la politique postvérité. Selon cette étude, « le plus grand danger pour l’information publique est peut-être la tendance croissante des personnalités publiques à prendre des libertés avec la vérité ».

L’étude donne en exemple le fait que deux des affirmations trompeuses faites par les politiciens (dans le cadre de la campagne du Brexit) ont été citées dans 4,6 fois plus de tweets que les 7,103 tweets liés à Russia Today et Sputnik et dans 10,2 fois plus de tweets que les 3,200 messages liés au Brexit partagés par des comptes troll russes.

L’étude conclut notamment en disant qu’il faut systématiquement continuer à dénoncer ces mensonges des politiciens pour lutter efficacement contre ceux-ci.

Vous pouvez lire l’étude au complet (version .pdf) ici.

Événement : Lancement de la session d’hiver-printemps 2019 de l’UPop Montréal

Source: site Web de l’UPop Montréal

Connaissez-vous l’UPop Montréal? Sa mission (comme le mentionne leur site web) est « de favoriser le développement de l’esprit critique en offrant à la population de Montréal et des environs un accès libre et gratuit au savoir par le biais d’activités d’éducation populaire implantées dans plusieurs quartiers de la ville. Inspirée du mouvement alternatif des universités populaires européennes, la démarche du projet vise à créer un lieu dynamique de rencontre, de réflexion et de partage des connaissances pour un public varié. Les activités sont ouvertes à toute personne curieuse et désireuse d’alimenter activement sa connaissance et sa réflexion. « 

C’est l’ami Sébastien Paquet qui m’a parlé de l’UPop il y a quelques mois. Leur programme est souvent fort intéressant, touchant notamment à la philosophie, la sociologie et les mathématiques. Le lancement de leur session d’hiver-printemps 2019 aura lieu lundi le 11 février à 19h à Ma Brasserie (2300 rue Holt, Montréal).

Nous aurons droit à cette occasion à une conférence sur le mouvement des gilets jaunes, que je suis avec attention depuis le début : « Mouvement populaire exceptionnel dont les manifestations hebdomadaires durent depuis près de trois mois, il n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé au Québec au printemps 2012. Pour y voir plus clair, nous avons invité un observateur assidu de ce mouvement depuis ses débuts, Rodolphe Gonzalès, qui nous partagera ses impressions sur l’émergence des gilets jaunes et l’évolution de ses revendications. »

Je pense bien y aller. Vous me laisserez savoir si vous y allez aussi!

Vincent de Gaulejac, sociologue : « il faut essayer de célébrer l’hypo-modernité et pas seulement l’hyper-modernité »

Dans le livre, (…) je développe l’idée qu’il faut essayer de célébrer l’hypo-modernité et pas seulement l’hyper-modernité. L’hypo-modernité, c’est quoi? C’est, par exemple, retrouver cette société où on avait le temps d’écrire, où on avait le temps de rêver, où on avait le temps d’être désoeuvré, de n’avoir rien à faire. On peut se dire, c’est un monde d’aristocrates, qui n’est pas adapté à cette hyper-modernité de la réussite, de l’excellence, de l’économie, etc. Oui, effectivement, c’est retrouver un temps qui ne soit pas complètement soumis à cette exigence de productivité, de rentabilité et d’utilité.

Vincent de Gaulejac, sociologue, contributeur de l’ouvrage « @ la recherche du temps. Individus hyperconnectés, société accélérée : tensions et transformations« , interviewé dans le cadre de l’émission « La grande table des idées » du 21 janvier 2019.