Edgar Morin et les réseaux sociaux

La rumeur, à l’époque, c’était surtout le bouche-à-oreille. Aujourd’hui, tout circule vite, aussi bien les vérités révélées par des lanceurs d’alerte que les rumeurs les plus délirantes sur le 11-Septembre. Le seul antidote, c’est la pluralité des sources d’information et des moyens d’expression. Le propre de la démocratie, comme disait Lefort, c’est qu’elle n’a pas de vérité, elle laisse s’installer des vérités provisoires. Si on décrète que l’Etat doit dire ce qui est vrai ou faux, alors on retombe dans des travers propres aux régimes théocratiques ou autoritaires.

Mais les réseaux sociaux, ce n’est pas le débat intellectuel. Moi j’utilise Twitter à la manière de La Rochefoucauld, pour proposer de petites pensées sur un événement. Alors, il est vrai que le propre de cet Internet, et c’est l’envers de la liberté, c’est que les pires conneries peuvent s’y déchaîner.  Il y a là un pouvoir d’intimidation, je l’ai ressenti. Mais j’ai quand même l’habitude de ce que j’appellerais l’insulte abstraite, provenant d’organismes ou de personnes qui ne vous connaissent pas personnellement. Je me suis fait insulter par la presse officielle sous l’Occupation, ou par mes amis de gauche pendant la guerre d’Algérie, donc je sais que si j’ose être un peu moi-même, si je veux maintenir un minimum d’autonomie, je risque aussitôt la violence et le mépris.

Edgar Morin, philosophe

Intéressante perspective du philosophe Edgar Morin, 97 ans, sur la violence et le mépris qui sont, depuis longtemps, le lot des gens qui participent à la vie de la cité et prennent des positions publiques. Les médias sociaux ne sont donc pas à l’origine de ce grand défouloir, mais permettent un effet d’échelle jamais vu de ce phénomène.

Birnbaum, Jean, Edgar Morin : « J’ai gardé mes inspirations adolescentes tout en perdant mes illusions », Le Monde, 7 février 2019

Karl Lagerfeld et la société du spectacle


Et si l’on s’était trompé sur Karl Lagerfeld ? Et s’il était plus tendre, romantique, affectif qu’il ne l’avait laissé paraître, cachant cette sensibilité derrière son image, disparaissant à force d’être partout, devenant insaisissable à force d’ubiquité. Incarner le spectacle dans tous ses aspects, théorisés par Debord, pour mieux y échapper – et si ça avait été ça le plus grand secret de ce génie de l’époque ?

Crédit : Christopher William Adach [CC BY-SA 2.0]

Dans cet extrait tiré d’un hommage rendu au grand couturier Karl Lagerfeld, on y fait un lien avec le livre « La société du spectacle » de Guy Debord qui offre une « critique radicale de la marchandise et de sa domination sur la vie ». Et effectivement, le milieu de la mode, propulsé par Lagerfeld depuis 40 ans, est un bel exemple du produit en tant que spectacle. Selon la journaliste des Inrocks, Lagerfeld était finalement très authentique en personne, un intellectuel possédant une grande culture. À travers cela, on y voit donc le désir (la nécessité?) de la mise en scène dans la société actuelle. Finalement, je trouve que le concept de « storytelling« , tel qu’exploré par Christian Salmon (récemment cité dans ce blogue), a beaucoup en commun avec cette société du spectacle et cette idée de mise en scène personnelle.

Source : Nelly Kaprièlian, La dernière métamorphose de Karl Lagerfeld, Les Inrockuptibles, 26 février 2019

La puissance de l’effet gourou

L’effet gourou, c’est le fait qu’on a tendance à croire n’importe quoi quand ça vient d’une figure d’autorité. (…) Ça revient à croire qu’un discours qui ne veut absolument rien dire est profond. C’est un levier formidable pour ceux qui veulent développer le « bullshit » et se faire passer pour des experts en tout et n’importe quoi. (…) Ça vient de la charité interprétative. À priori, normalement, dans les discussions habituelles avec les gens, on assume que c’est vrai et que c’est informatif. (…) Et si en plus c’est quelqu’un qui est expert du domaine, ça doit être profond en plus. (…)

Pour se prémunir de cela, il faut être capable de repérer les situations à risque et de suspendre son jugement. Quand on ne comprend pas une phrase venant de quelqu’un qu’on estime très intelligent et profond, on peut apprendre à dire « sur cette phrase là, je suspend mon jugement ».

Nicolas Gauvrit, psychologue et mathématicien français spécialisé en science cognitive

Très intéressant ce concept d’effet gourou, tel que défini à l’origine par Dan Sperber, anthropologue, linguiste et chercheur en sciences cognitives. D’ailleurs, plusieurs personnes soulignent que les sources d’expertises traditionnelles sont en perte de confiance depuis quelques années. Peut-être est-ce dû en partie à cet effet gourou et l’abus de « bullshit »? Notamment, je notais il y a quelques semaines l’impact des personnalités publiques sur la propagation des infox. Vous pouvez d’ailleurs en lire plus sur l’effet gourou ici (fichier .pdf).

Source : Comment former notre esprit critique ?, La Grande table, France Culture, 17 janvier 2019

Baudrillard et les conséquences de l’indifférence politique

Pourquoi ne pourrait-il pas y avoir une indifférenciation politique, qui ne serait pas forcément le dernier mot de l’histoire, avec, à un moment donné, un retournement, une haine de… Peut-être que les dernières pulsions sont contre l’histoire, contre le politique. Peut-­être que ce qui fait événement maintenant se fabrique non plus dans le sens de l’histoire ou dans la sphère politique, mais contre. Il y a une désaffection, un ennui, une indifférence, qui peuvent brusque­ment se cristalliser de façon plus violente, selon un processus de passage instantané à l’extrême, s’accélérer aussi. L’indiffé­rence n’est pas du tout la mer d’huile, l’encéphalogramme plat. L’indifférence est aussi une passion. (…) L’indifférence décrit une situation originale, nouvelle qui n’est pas l’absence ou le rien. Les masses, par exemple, sont des corps indifférents, mais il y a des violences ou des virulences de masses. L’indifférence, ça fait des dégâts. Le terme indifférence peut paraître plat, mais il peut aussi passer à l’état incandescent. Il y a certainement une violence de l’indifférence.

Jean Baudrillard, philosophe

Encore un texte de Baudrillard qui semble avoir été écrit tout récemment. On peut y comprendre que le désengagement politique ne date pas d’hier et que celui-ci peut mener à plusieurs formes de violence.

Source : Jean Baudrillard : « La haine peut être une ultime réaction vitale », Nouveau Magazine Littéraire, Été 1994.

Comment utiliser l’approche bayésienne pour réfléchir à la véracité des contenus sur internet

Source: chaîne YouTube « Hygiène mentale »

Voici la première leçon que la formule de Bayes peut apporter à la pensée critique. Il faut mettre en compétition les différentes hypothèses en cherchant dans quelle hypothèse le résultat de notre expérience est la plus vraisemblable. (…) On oublie souvent de faire cela. Par exemple, quand on se contente de chercher les défauts de la théorie officielle en pointant du doigt les éléments qui ne collent pas. Mais il ne suffit pas qu’il y ait des éléments qui ne collent pas avec la théorie A. Il faut encore que ces éléments collent mieux avec une autre théorie B. Et que cette théorie B puisse expliquer tout ce que pouvait expliquer la théorie A. Et si un élément est invraisemblable dans toutes les théories et que dans la théorie A, c’est très peu vraisemblable mais quand même un peu plus que dans les autres, cet élément est quand même une preuve en faveur de la théorie A. (…) Ce qui fait la preuve, c’est le rapport de vraisemblance. Genre, cet élément X est 10 fois plus vraisemblable dans la théorie A que dans la théorie B. Il faut comparer les différentes hypothèses.

Il est intéressant de voir qu’une approche mathématique peut être utilisée pour réfléchir à la véracité des contenus trouvés sur internet. Par contre, Nicolas Gauvrit, psychologue et mathématicien, mentionne qu’il peut y avoir des ratés avec cette méthode, surtout quand « il y a beaucoup d’information ou de très petites probabilités ». Je vous invite d’ailleurs à en lire plus sur cette approche bayésienne.

Nicolas Gauvrit à propos de l’esprit critique

Nicolas Gauvrit, source : compte Twitter

L’esprit critique, c’est la capacité à raisonner de manière autonome et rationnelle. (…) Mais plus je regarde ce qui tourne autour de l’esprit critique et plus je me demande si en fait la vraie bonne définition de l’esprit critique, c’est pas juste l’intelligence. (…) Quand on imagine quelqu’un d’intelligent, c’est quelqu’un qui n’est pas naif, ne se fait pas rouler facilement mais qui en même temps n’est pas rigide, qui peut évoluer dans ses croyances si on lui apporte des preuves qu’il a tort.

(…)

C’est toujours entre deux l’esprit critique. On parle parfois de l’art du doute. Mais ça ne veut pas dire douter de tout. Et une des craintes que l’on a justement pour certaines pédagogies qui sont utilisées pour développer l’esprit critique, c’est qu’on développe le scepticisme et qu’on fasse des gens qui ne croient plus à rien. (…) Il faut trouver un équilibre entre la naïveté et la rigidité.

Nicolas Gauvrit, psychologue et mathématicien français spécialisé en science cognitive

Source : Comment former notre esprit critique ?, La Grande table, France Culture, 17 janvier 2019

Aurélie Filippetti: il faut donner aux gens les outils qui permettent de distinguer ce qui est l’opinion de ce qui est une vérité scientifique

Aujourd’hui, il y a quasiment une impossibilité de continuer à faire de la politique si on refuse d’entrer dans un certain jeu de manipulation d’opinions. Alors, on peut le faire pour de bonnes ou de mauvaises de raisons, mais ça devient extrêmement compliqué de refuser de jouer le jeu des réseaux sociaux, des tweets en permanence et des chaines d’infos en continu.

(…)

Ce qui est aujourd’hui absolument difficile et déterminant, c’est qu’il y a une forme de confusion entre l’égalité et le relativisme culturel, l’idée que tout se vaut. Non, tout ne se vaut pas. Les opinions se valent, mais tout n’est pas opinion. Il y a des affirmations qui reposent sur des raisonnements hypothético-déductifs, sur des vérités scientifiques et il y a des procédures qui permettent de distinguer ce qu’est une opinion et ce qu’est une vérité scientifique.

(…)

La difficulté, c’est comment donner aux gens les outils pour permettent de distinguer ce qui est l’opinion de ce qui est une vérité scientifique. Ça peut être une vérité scientifique des sciences dures, mais il faut rappeler la légitimité des sciences sociales.

Aurélie Filippetti, femme politique, romancière, ancienne ministre de la Culture

Source : « Infox. Pacte de Marrakech/ Traité d’Aix la Chapelle : la saison des mensonges ?« , L’esprit public, France Culture, 27 janvier 2019

Gérard Courtois (Le Monde) : je n’aime pas l’expression « infox ».

Je n’aime pas l’expression « infox » parce que dans infox, il y a quelque part de l’info. C’est de l’intox, c’est du mensonge, c’est de la manipulation, ce n’est pas de l’info détournée. (…) C’est une mauvaise traduction de « fake news ». C’est une fausse vérité, pas de l’infox.

Gérard Courtois, Directeur éditorial du journal « Le Monde »

Dans ce blogue, j’utilise le mot « infox » pour désigner mes articles sur le phénomène des « fake news » puisqu’il est officiellement reconnu comme traduction officielle. Mais Gérard Courtois n’a pas tort, puisque associer le mot « information » avec des mensonges est risqué en cette époque où la confiance envers les médias traditionnels est ébranlée. En plus d’infox, l’Office québécois de la langue française propose deux autres traductions possible : i) fausse nouvelle et ii) information fallacieuse. C’est peut-être préférable d’utiliser une de celles-là. Et vous, qu’en pensez-vous?

Source : « Infox. Pacte de Marrakech/ Traité d’Aix la Chapelle : la saison des mensonges ?« , L’esprit public, France Culture, 27 janvier 2019