Trois attitudes très répandues face au changement.

Entrevue avec Olivier Rey, mathématicien et philosophe, dans le cadre de l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut le 20 avril dernier. Extrait :

Depuis la révolution industrielle, le monde change a une vitesse inouïe. Et tous autant que nous sommes, nous sommes amené à vivre dans l’inédit, dans le sans précédent. Face à cela, il y a trois attitudes très répandues. La première, c’est le déni. On dira que toutes les époques sont inédites et la nôtre pas plus que les autres. La deuxième attitude, c’est l’enthousiasme. Dans ce cas, on reconnait qu’il y a vraiment du nouveau mais c’est pour s’en enchanter. Nous sommes au seuil d’une nouvelle ère où tous les problèmes vont trouver leurs solutions grâce aux progrès technologique et à l’intelligence artificielle, la mort y compris. La troisième attitude, c’est une sorte d’atonie. Le nouveau d’hier est chassé par le nouveau d’aujourd’hui qui lui-même sera chassé par le nouveau de demain. et nous nous habituons à tout, nous perdons le sens de qui nous arrive et nous suivons simplement le mouvement.

J’aime bien cette grille d’analyse de la réaction aux changements. Elle peut paraître simpliste, mais elle permet certainement de commencer à comprendre la position de plusieurs individus face à l’accélération de la société.

Bret Easton Ellis sur la « likabilité » et où cela nous mène

Longue entrevue très intéressante avec l’écrivain et trublion Bret Easton Ellis dans le magazine Les Inrockuptibles le 30 avril dernier. Extrait :

L’une des choses qui me travaillaient c’était la likabilité – le fait de vouloir être aimé et liké sur les réseaux sociaux – et où cela nous mène, le fait d’être comme un acteur, de faire semblant d’être aimable…

Selon mon analyse, la thèse de Bret Easton Ellis dit que le désir de mise en scène de l’être humain, accéléré par sa présence dans les médias sociaux, lui impose un carcan et bride une partie de sa liberté d’expression. Ce qui est intéressant, c’est qu’on se retrouve aujourd’hui dans un monde où chacun croit à sa propre vérité (voir ce billet), tout en ayant l’impression qu’on le brime dans sa liberté d’expression. Comment réconcilier ces deux phénomènes ?

Dans un monde de bruit, le vide devient un symbole puissant

Lu dans le New York Times le 9 mai dernier, l’histoire de ce manifestant kazakh brandissant une affiche vide et arrêté par la police malgré l’absence de message politique. Extrait :

To test the limits of his right to peacefully demonstrate in Kazakhstan, Aslan Sagutdinov, 22, stood in a public square holding a blank sign, predicting he would be detained. He was right.

Ce geste de résistance politique, presque artistique, m’a ému. Il m’a rappelé cette photo iconique du photographe Jim Marshall prise lors des manifestations contre la guerre du Vietnam, dans les années ’60.

Mais je pense que la symbolique du geste de Aslan Sagutdinov est encore plus puissante. Dans un monde de bruit, de production massive de contenu, le vide, le non-message, devient un symbole plus puissant que le message. Et ça me fait penser à cette citation de Gilles Deleuze (tiré de Pourparlers) : « Le problème n’est plus d’amener les gens à s’exprimer mais de fournir des petits moments de solitude et de silence dans lesquels ils peuvent trouver quelque chose à dire. Les forces d’oppression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Quel soulagement que de n’avoir rien à dire, le droit de ne rien dire, parce que seulement à ce moment il devient possible de saisir cette chose rare et toujours plus rare : ce qui vaut la peine d’être dit. »

Le désir de mise en scène est dans notre ADN

Dans un article fascinant qui analyse l’épidémie de décès liés aux égoportraits, Sarah Diefenbach, professeur de psychologie à l’université Ludwig-Maximilians de Munich, nous apprend que les êtres humains ont, de tout temps, ce besoin de mise en scène pour assimiler leur culture et se faire valoir. Extrait :

She says that, extreme or otherwise, we take selfies for all kinds of reasons: to communicate with people we love, to build self-esteem, to curate our self image, to chronicle our personal histories, and—increasingly—to build our personal brands. The branding may be new, Diefenbach says, but the desire to control our images and communicate with our community is not. In fact, she contends, this kind of behavior is part of our very DNA. Our species evolved as hypersocial creatures uniquely concerned about how others perceive us. We have a much longer childhood than most other mammals, and that is by design: we need that time to figure out how to assimilate into our culture and assert an identity. “We have always had a very basic need for self-presentation,” Diefenbach explains.

Puisque ce besoin est dans notre ADN, puisque c’est un besoin fondamental humain, on comprend mieux alors comment des compagnies peuvent en abuser en nourrissant ce besoin.

La philosophie, une menace pour les « politiciens de la colère » ?

Vu sur Twitter le 26 avril dernier, ce message du président du Brésil (dont les positions sont classées généralement à l’extrême droite de l’échiquier politique) annonçant la fin du financement des programmes de philosophie et sociologie. Son annonce peut être simplement décodée sous l’angle libertaire, il mentionne notamment que c’est le rôle du gouvernement de bien dépenser l’argent des contribuables.

Mais le philosophe Jason Stanley propose aussi une autre interprétation, que grosso modo, il s’agit d’une décision anti-intellectuelle, typiquement fasciste.

Pour ma part, j’utilise la philosophie dans ce blogue (voir mon billet inaugural) pour décoder justement la montée de ces politiciens de la colère » (dixit Zygmunt Bauman). On pourrait donc s’imaginer que la philosophie représente une menace pour cette frange politique, une arme intellectuelle contre la démagogie.

Ce que le numérique fait aux entreprises et à ses dirigeants

Entretien avec Valérie Julien Grésin, Docteur en Philosophie, à l’occasion de la sortie de son livre « Mutation numérique et responsabilité humaine des dirigeants ». Elle nous explique comment les dirigeants d’entreprise peuvent contrer les effets néfastes de l’accélération causée par le numérique. Extrait :

(il faut) avoir conscience de cette accélération et donc volontairement créer à l’intérieur de son agenda du temps. Du temps pour la réflexion, du temps pour des discussions réelles, concrètes, en face à face avec les acteurs de l’entreprise. Il faut réserver des espaces de délibération à l’intérieur de l’entreprise sur la manière dont la collaboration peut continuer à reconnaitre les personnes et non pas ce passé des personnes sous l’effet des algorithmes.

Une épidémie globale de nostalgie

Dans une chronique récente sur France Culture, Brice Couturier nous parle de l’ultime livre du sociologue Zygmunt Bauman, Retrotopia. Il y observe combien l’épidémie globale de nostalgie qui frappe la planète a pris le relais de l’ancienne épidémie de frénésie progressiste du vingtième siècle. Extrait :

Son prognostic, c’était que la réaction prendrait la forme d’une tribalisation. Voyez ces internautes en quête de zones de confort où chacun se retrouve en situation, aidés par la technologie numérique, de faire sa petite cuisine informationnelle. Autant dire que la lisibilité du monde n’en ressort pas améliorée. Toutes sorte des démagogues, des politiciens de la colère, prospèrent sur l’exploitation des clivages identitaires. Ils prétendent protéger leur petite tribu, en clôturer le territoire, en chasser les étrangers, sous prétexte d’en restaurer l’harmonie perdue. De ce fait, c’est le passé, un passé mythifié comme âge d’or de la cohérence sociale et de la prévisibilité des comportements qui est devenu notre idéal. Un passé reconstruit par les souvenirs. (…) Après l’âge du progressisme, nous sommes entré dans un âge du régressisme.

Plusieurs thème ressortent de cette analyse. D’abord, on peut penser qu’une partie de la population s’est sentie laissé-pour-compte par l’accélération, par ce qu’on a appelé le « progrès » au vingtième siècle. Ensuite, l’échelle mondiale des plateformes numériques nous permet désormais de nous enfermer dans des groupes, et cela nous mènent directement à la pensée de groupe. Finalement, on trouve des politiciens prêts à utiliser ces tendances pour se faire élire.

De l’utilisation éthique des nouvelles technologiques

Extrait du numéro 43 de la bande dessinée « The unbeatable Squirrel Girl » publiée par Marvel Comics en avril 2019, il s’agit ici d’une conversation sur Twitter entre Squirrel Girl et Iron Man à propos de l’utilisation éthique de nouvelles technologies :

Oui, on peut découvrir de la philosophie partout quand on la cherche, même dans les « comics ». Dans cet exemple, Iron Man suggère que « tant que vous vous comportez de manière éthique, cela signifie que les outils que vous utilisez se comporteront également de manière éthique ». Il y a quelques semaines, je postulais que les créateurs d’outils devaient développer un sens éthique. On voit donc que la responsabilité éthique repose autant sur les créateurs que sur les utilisateurs.

Tim Wu : « nous agissons différemment quand nous savons que nous sommes «enregistrés» »

Extrait d’une lettre d’opinion du juriste américain Tim Wu, intitulée How Capitalism Betrayed Privacy, et publiée dans le New York Times le 10 avril 2019 :

Perhaps the hardest truth we’ve learned is that once you realize you’re being watched, it is a tough sensation to shake. As our experiences with social media have made all too clear, we act differently when we know we are “on the record.” Mass privacy is the freedom to act without being watched and thus, in a sense, to be who we really are — not who we want others to think we are. At stake, then, is something akin to the soul.

Intéressante constatation qui soutient la thèse que nous assistons de plus en plus à de la mise en scène dans la société, thèse explorée dans plusieurs billets de ce blogue.

Cynthia Fleury : « on liquéfie littéralement le temps »

Entrevue avec la philosophe, psychanalyste et chercheuse Cynthia Fleury à l’émission Boomerang du 29 mars 2019 :

Photo: JeanAlix21 [CC BY-SA 4.0]

Augustin Trapenard: Dans quel temps est-ce que vous avez le sentiment que l’on vit?

Cynthia Fleury: On a un phénomène de disparition du temps, on liquéfie littéralement le temps. Alors que le temps est nécessaire pour tout simplement avoir le sentiment de vivre.

AT: un temps conditionné par l’immédiateté, qui nous invite à être en réaction perpétuelle. Que vous évoque ce mot « réaction »?

CF: Précisément le contraire de l’action. Normalement l’action, c’est quelque chose lié à une pensée, lié au temps. À un moment donné, dans l’action, je me suis dit que, éventuellement, je pourrais faire autre chose et j’ai fait cela. À partir du moment où l’action n’a plus la trace de cette décision, nous sommes précisément dans la réaction. (…)

À partir du moment où on a un réductionnisme de tout, réductionnisme des signes, des espaces où on peut s’exprimer, instantanéité, décontextualisation, (…) tout cela fait que vous ne pouvez plus comprendre ce qui est dit. Le temps est absolument nécessaire pour comprendre. Nous avons de nouveaux outils magnifiques (…) mais ça modifie nos perceptions. Et ça modifie nos manières d’être et que régulièrement, il faut reprendre la main. (…) Le premier état de régulation dans un état de droit, c’est la parole. (…) Le court de la parole donnée a chuté. Non seulement, la parole ne veut quasiment plus rien dire, mais quand on vous la donne, vraiment ne la prenez pas, car on ne vous donne plus rien. Le premier outil de régulation de la violence, c’est la parole. Si vous désubstantialisez sans cesse la parole par de la novlangue, par du réductionnisme, par de l’insulte à la place d’un argument, vous videz la démocratie de sa force.

Au phénomène d’accélération souvent mentionné dans ce blogue, il faut donc ajouter cette importante notion de « réaction », qui ajoute du bruit de fond et qui nuit à notre analyse des contextes. Je note aussi la mention de la parole qui est nécessaire pour contrer la violence, thème exploré par Edgar Morin et mentionné dans ce billet récent.