Les récentes élections en Ukraine prouvent une des thèses de Baudrillard

Lors des élections législatives de dimanche dernier en Ukraine, la formation du président Volodymyr Zelensky, élu en avril dernier, a obtenu « le meilleur score jamais observé en Ukraine pour un scrutin de ce type ». Dans une édition récente, le journal Le Monde nous explique les particularités du novice président et de son parti :

(…) les recettes utilisées par les conseillers du président n’ont guère changé. Ceux-ci, pour la plupart venus des rangs du Kvartal 95, la société de production de Zelensky, ont continué à surfer sur l’aura de la série télévisée qui a rendu leur candidat si populaire, dans laquelle il incarnait un simple professeur propulsé président. Serviteur du peuple, le nom choisi pour le parti présidentiel, n’est autre que celui de la série à succès. Comme en avril, la campagne a été menée principalement sur les réseaux sociaux, et à coups de slogans attrape-tout et vagues. 

Cet exemple valide la thèse du « troisième ordre de simulacre » du philosophe Jean Baudrillard. Pour l’expliquer plus en détails, je cite ici Wikipedia : Jean Baudrillard soutient que « les sociétés occidentales ont subi une « précession de simulacre ». La précession, selon Baudrillard, a pris la forme d’arrangement de simulacres, depuis l’ère de l’original, jusqu’à la contrefaçon et la copie produite mécaniquement, à travers « le troisième ordre de simulacre » où la copie remplace l’original. ». Grosso modo, un acteur qui joue un président novice dans une série télé est désormais considéré comme ayant l’étoffe présidentielle nécessaire pour être élu. Le nom du parti et de la série étant la même, on pousse le simulacre jusqu’au bout.

En conclusion, je termine ce billet en citant de nouveau Baudrillard (de son superbe livre de 1981 Simulacres et simulation) :

Aujourd’hui l’abstraction n’est plus celle de la carte, du double, du miroir ou du concept. La simulation n’est plus celle d’un territoire, d’un être référentiel, d’une substance. Elle est la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité : hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte, ni ne lui survit. C’est désormais la carte qui précède le territoire – précession des simulacres – c’est elle qui engendre le territoire et s’il fallait reprendre la fable, c’est aujourd’hui le territoire dont les lambeaux pourrissent lentement sur l’étendue de la carte. C’est le réel, et non la carte, dont les vestiges subsistent çà et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l’Empire, mais le nôtre.

Le phénomène « Free Hugs » (la suite)

Le 8 juillet dernier, dans un billet, je traitais d’une tendance observée à la foire Japan Expo 2019 : l’observation de centaines de participants se promenant avec des pancartes, t-shirts, bandeaux et autres masques buccaux portant l’inscription « Free Hugs ». Dans mon analyse, je supputais que cette tendance émergeait de deux phénomènes principaux : i) le fait que « nous nous sentons de plus en plus seuls »; ii) en cette époque #metoo, le message « free hugs » est clair. Les limites de la rencontre sont précises et sans ambiguïté. Je t’offre un câlin gratuit et c’est tout.

Madame Vigée-Lebrun et sa fille, Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, 1789 [domaine public]. Image trouvée sur Wikipedia.

Dans une lettre publiée dans le New York Times du 13 juillet 2019, l’autrice Courtney Maum évoque un sujet similaire sous le titre «Please touch me ». Elle se demande : « Has intimacy gone so far out of style that it was poised for a comeback? » et ajoute : « Could the pendulum be swinging from “Don’t touch me!” to “Please touch me again”? ». Elle observe la montée de phénomènes tels que celui des câlineurs professionnels. Experte en tendances, elle pose l’hypothèse que nous sommes probablement à la toute veille d’un retour de l’intimité après des années de distance physique et elle offre des scénarios possibles de ce retour. Elle n’évoque pas le phénomène « free hugs », mais à mon avis, cela s’inscrit totalement dans son analyse.

En 1886, Nietzsche soulignait déjà l’accélération de la société

Les réflexions des philosophes sur l’accélération de la société ne datent pas d’hier. En effet, le philosophe allemand Friedrich Wilhelm Nietzsche [1844-1900] écrivait ceci en 1886 :

Friedrich Wilhelm Nietzsche (source : Wikipedia)

L’accélération monstrueuse de la vie habitue l’esprit et le regard à une vision, à un jugement partiel et faux. […] Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle barbarie. À aucune époque, les hommes d’action, c’est-à-dire les agités, n’ont été plus estimés. L’une des corrections nécessaires qu’il faut entreprendre d’apporter au caractère de l’humanité sera donc d’en fortifier dans une large mesure l’élément contemplatif ». 

Friedrich Nietzsche, « Humain, trop humain« . 1886

Dans cet extrait (cité dans le livre « Accélération » de Hartmut Rosa), Nietzsche estime que la société de l’époque victorienne souffre à cause de l’accélération de la vie. La grande question qui me turlupine sur l’accélération : est-ce que notre époque (souvent qualifiée de post-moderne) serait différente ? Ou bien est-ce que chaque époque se plaint généralement de l’accélération depuis 150 ans ? J’espère que ma lecture du bouquin de Rosa apportera un éclairage là-dessus.

La lecture est-elle menacée par l’accélération ?

Dans le journal Le Monde du 4 juillet 2019, longue entrevue avec Vincent Monadé, président du Centre national du livre, organisation qui coordonne « Partir en livre », la grande fête du livre pour la jeunesse. Ce court extrait a piqué ma curiosité :

Le temps de la lecture est un temps long, c’est le temps de l’intime, celui qu’on se donne à soi-même. Nous évoluons dans la société de la vitesse, dépeinte par Paul Virilio [1932-2018]. Tout s’accélère.

Dans un premier temps, pour mieux comprendre la référence au philosophe Paul Virilio, je vous invite à lire cette entrevue de 1981 dans Le Monde ou cet article sur la « dromologie ».

« Lecture » by P’Tille is licensed under CC BY-SA 2.0 

Ensuite, pour revenir à l’extrait, je pense qu’il faut faire une distinction entre lecture et longue lecture (le fameux « long read »). Je pense qu’avec le Web, nous lisons de plus en plus, mais nous lisons court. Ou nous lisons des images ou des symboles. La littérature ou la longue analyse (ou essai) nécessite de l’attention et du temps. Et l’accélération ressentie (je vous ramène aux trois vecteurs d’accélération décrits par Hartmut Rosa) peut nous donner l’impression de manquer de temps. Dans ce contexte, l’accélération ne serait peut-être pas une menace à la « lecture », mais serait-elle une menace potentielle à la littérature, aux analyses en profondeur ?

Le phénomène « Free Hugs »

Lors d’un passage récent à Paris, j’en ai profité pour visiter la Japan Expo, la grand-messe annuelle des amateurs-trices de manga et d’anime. D’ailleurs, ce salon est un des plus grands en France avec 240,000 festivaliers sur les quatre jours de l’événement.

Pour le chasseur de tendances à l’œil aguerri, ce genre de manifestation permet l’observation de phénomènes émergents. Ce salon n’a pas déçu. J’ai pu y observer des centaines d’adolescents et de jeunes adultes se promenant avec des pancartes, t-shirts, bandeaux et autres masques buccaux portant l’inscription « Free Hugs ». Plusieurs exposants en offraient à la vente également.

Le site ActuaBD a relevé la tendance également (la documentant via plusieurs photos d’ailleurs) et la décrit comme suit : « C’est une des caractéristiques de la Japan Expo et de ce genre de manifestations populaires. Les jeunes gens qui défilent en bande avec une pancarte « Free Hugs » (câlins gratuits) et qui distribuent des embrassades bon enfant avec le sourire, rien que pour exprimer le plaisir d’être là. ». Je connais évidemment le phénomène, qui a émergé en 2004 en Australie, mais c’est la première fois que je le voyais à cette échelle. En cherchant sur internet, je découvre qu’il y a plusieurs mentions (sur Reddit et autres groupes de discussion) depuis 4-5 ans et que cette manifestation semble surtout être liée aux conventions liées à la culture japonaise (mais apparaît de plus en plus dans les autres salons à thématique « geek »).

Le salon Japan Expo 2019 de Paris
(auteur : Sébastien Provencher)

En cette époque #metoo, il peut sembler curieux de voir tous ces jeunes offrir des câlins gratuits, mais je trouve qu’il y a quelques éléments de décodage intéressants. D’abord, le message est clair : « free hugs ». Les limites de la rencontre sont claires et sans ambiguïté. Je t’offre un câlin gratuit et c’est tout. Ensuite, malgré le fait que nous sommes de plus connectés avec les autres via nos outils numériques, les études démontrent que nous nous sentons de plus en plus seuls. Cet article du Independent mentionne d’ailleurs que jusqu’à 80 % des adolescents disent souvent se sentir seul contre 50 % des personnes âgées. Finalement, le salon permet la rencontre « in real-life » de fans de la même sous-culture. Le sentiment d’appartenance est donc d’autant plus fort, levant de ce fait, une première barrière.

Et vous, comment décodez-vous ce mouvement ?

Comment Baudrillard peut nous aider à décoder la préhistoire

Lors d’une visite récente à la grotte de Rouffignac, une grotte ornée située au cœur du Périgord en France, le guide, un véritable expert de la préhistoire, nous a fait découvrir des dizaines de magnifiques gravures et dessins esquissés il y a 15,000 ans, à l’époque magdalénienne. Figurations de mammouths, bisons, chevaux et bouquetins partout sur les murs de cette gigantesque grotte. Il nous a surtout demandé de ne pas voir ces dessins à leur valeur apparente et de plutôt tenter de décoder le sens de cette représentation. Par exemple, trois mammouths de tailles différentes peuvent symboliser trois âges de la vie, plutôt qu’une simple enfilade de pachydermes préhistoriques. Quel plaisir de voir ce guide nous offrir de philosopher plutôt que d’en rester à un premier niveau visuel.

Et évidemment, tout cela m’a fait penser aux simulacres et simulations de Jean Baudrillard. « Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité » écrivait le philosophe français. Dans le cas de la préhistoire, où les dessins sont sa seule véritable représentation encore existante, on peut donc y chercher la vérité sur cette civilisation magdalénienne.

Doit-on se mettre à la diète pour lutter contre l’économie de l’attention ?

Dans un long billet publié il y a quelques jours, l’auteur Mark Manson a publié un plaidoyer pour la création d’une nouvelle diète, une diète de l’attention, ainsi qu’un guide de mise en pratique de celle-ci. La théorie de Manson est la suivante :

The same way we discovered that the sedentary lifestyles of the 20th century required us to physically exert ourselves and work our bodies into healthy shape, I believe we’re on the cusp of discovering a similar necessity for our minds. We need to consciously limit our own comforts. We need to force our minds to strain themselves, to work hard for their information, to deprive our attention of the constant stimulation that it craves.

Manson croit qu’avec la montée de l’économie de l’attention (qui nous bouffe des tonnes de cycles intellectuels), nous n’aurons pas le choix d’inventer et de pratiquer une forme de cette diète. Il propose trois étapes principales à cette diète :

  1. Identifier correctement l’information et les relations nutritives
  2. Éliminer la mal-information (junk information) et les mauvaises relations
  3. Cultivez des habitudes de concentration plus profonde et une durée d’attention plus longue.

Le reste de son article propose une série de trucs pratiques. L’article a, par moment, une odeur de livre de développement personnel (je ne suis d’ailleurs pas convaincu par quelques-unes de ses propositions pratiques) et il y a un petite quelque chose de l’ascétisme dans sa démarche. Je pense néanmoins que Mark Manson a mis le doigt sur une problématique importante et que nous devons y réfléchir.

Pascal Engel : Lutter contre l’indifférence croissante à la vérité

Le philosophe Pascal Engel, « qui place la logique et la vérité au centre de ses recherches », vient de publier un livre où il s’interroge sur l’éthique intellectuelle. Extrait d’une rencontre publiée dans le journal Le Monde du 28 juin 2019 :

En quoi consiste donc ce qu’il cherche à contrecarrer, ce « courant » qui peut évidemment signifier aussi bien « tendance dominante » que « banalité répandue » ? C’est l’abandon, qu’il juge de plus en plus profond et multiforme, des exigences de la vie intellectuelle. Avec la multipli­cation des infox et l’empire croissant de la « post-vérité » s’installent une forme d’indifférence croissante à la vérité et aux preuves, un mépris tacite ou même revendiqué envers tout ce qui ressemble de près ou de loin aux lois de l’esprit. Cette « insoutenable légèreté du savoir » constitue pour Pascal Engel l’exact inverse de ce que doivent faire les intellectuels. 

Étant moi-même en résistance face aux infox et aux mensonges de la société (notamment à travers mon exploration des différentes mises en scène de l’être humain), ce message me parle. Je mettrai donc ce livre sur ma liste « à lire »

Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle de Pascal Engel, Agone, « banc d’essais », 616 p., 26 euros.

Description du livre (par l’éditeur) :

« « Notre société “de l’information” et “de la connaissance”, dans laquelle le marketing et la propagande ont pris des dimensions inédites, est envahie par le bullshit. Politiquement, le but du bullshitter n’est pas tant de plaire aux électeurs que de promouvoir un système dans lequel le vrai n’a plus de place parce qu’il n’est plus une valeur. Or celui qui ne respecte pas la vérité est aussi celui qui admet que seuls le pouvoir et la force sont les sources de l’autorité. Les penseurs post‑modernes aiment à dire que l’abandon de la vérité comme valeur laissera la voie libre à d’autres valeurs comme la solidarité ou le sens de la communauté, mais on peut aussi bien dire que le non-respect de la vérité et la promotion du baratin auront comme conséquences le règne du cynisme, le culte du pouvoir et la domination brute des puissants. »

Ni réductible à l’éthique tout court, ni simple branche de l’épistémologie, l’éthique intellectuelle définit les normes qui fondent objectivement la correction des croyances. Dans ce livre, Pascal Engel montre que l’indifférence à leur égard, qu’ont en partage, à l’échelle planétaire, tant de nos politiques, journalistes et universitaires contemporains, représente la forme la plus aboutie du vice intellectuel et sape, dans la cité, la possibilité d’une démocratie véritable. »

Le multilatéralisme résistera au populisme unilatéraliste

Comprendre le pourquoi de la montée du populisme au cours des dernières années est une des motivations liées à ma décision de débuter ce blogue (voir mon premier billet). Dans le New York Times, un article, A Rush to the Street as Protesters Worldwide See Democracies Backsliding, tente d’expliquer la réaction des citoyen.nes à cette tendance politique, notamment par de grandes manifestations partout dans le monde. Extrait :

“Since about 2010, we have seen a seeming rise in mobilization among people who don’t normally mobilize,” said Helen Margetts, a professor at Oxford University and co-author of a book on social media and political protests. That includes “young people, people from ethnic minorities and people in authoritarian states,”

One reason, research suggests, is that global political shifts have created increased expectations of democratic accountability — even in autocracies — at the same time that authoritarianism is on the rise around the world.

Those two trends are colliding, giving citizens more to object to just as they increasingly feel entitled to object. Also, rising distrust of political establishments is leaving many citizens wary, even in democracies, of relying on the ballot box alone. Instead, they are taking to the streets.

Bonne nouvelle donc. Les gens normalement moins mobilisés participent désormais à ces grandes manifestations. Ils demandent aussi aux politicien.nes une plus grande responsabilité politique (la fameuse « accountability »).

Pendant ce temps, dans Le Monde du 27 juin 2019, Franck Petiteville, professeur de science politique à Grenoble, tente de nous rassurer face à la montée de ces politiciens de la colère en soulignant que le mode de coopération incarné par l’ONU « reste profondément enraciné dans le système international. Extrait :

La tentation néo-isolationniste de Donald Trump, conjuguée au néosouverainisme qu’il partage avec Vladimir Poutine (Russie), Narendra Modi (en Inde), Jair Bolsonaro (au Brésil) et bien d’autres, place certes le multilatéralisme sous tension. On peut toutefois gager que l’ordre multilatéral est suffisamment institutionnalisé aujourd’hui pour opposer sa résilience à la vague mondiale de populisme unilatéraliste. L’histoire ne se répète pas dans les mêmes termes.

Pourquoi sommes-nous si impatients ?

Article éclairant sur l’impatience si présente à notre époque dans le journal Le Monde du 26 juin 2019. Extrait d’un commentaire de la sociologue italienne Carmen Leccardi :

Carmen Leccardi
Source : site de l’Università di Milano-Bicocca

L’impatience croissante des individus résulte d’une évolution sur plusieurs siècles liée au passage du temps cyclique des sociétés prémodernes, en relation avec les rythmes naturels, au temps linéaire des sociétés industrielles où la vitesse est placée au centre. (…) Cependant, la pression, ces dernières décennies, des marchés financiers sur la production et la performance, tout comme la simultanéité proposée par les outils numériques, a intensifié cette tendance. (…) L’impatience est le résultat d’une vie sociale par l’idée de vitesse.

Effets pervers de l’accélération, nous sommes désormais une société impatiente. J’avais d’ailleurs traité de ce sujet dans un billet le 21 avril 2019. À propos d’accélération, j’ai commencé la lecture du fabuleux livre « Accélération : une critique sociale du temps » de Hartmut Rosa. Celui-ci nous explique que les individus sont aujourd’hui confrontés à trois types différents d’accélération. D’abord, l’accélération technique (résultat du progrès technologique). Ensuite, l’accélération du rythme de vie (bien expliqué ci-dessus par Carmen Leccardi). Finalement, une accélération sociale, qui est l’accélération de la vitesse des transformations sociales et culturelles. Et c’est la combinaison des trois accélérations qui nous conduisent à une crise du temps. Rosa ajoute que celle-ci « a mené à la perception largement répandue d’un temps de crise » Ce qui expliquerait alors le sentiment anxiogène qui habite une partie de la population.