Boris Cyrulnik et Edgar Morin à propos des idées, théories et doctrines

Boris Cyrulnik – Ne peut-on pas dire également qu’une société vit de la mort de ses idées ? Car le plus sûr moyen d’assassiner une idée, c’est de la vénérer. À force de la répéter, on la transforme en stéréotype (…). Faire vivre une idée, c’est au contraire la débattre, la combattre, chercher à tuer certains éléments qui la composent.

Edgar Morin – (…) j’ai d’ailleurs essayé d’établir une conception des idées en faisant la différence entre théorie et doctrine. J’appelais théorie un système d’idées qui se nourrit dans l’ouverture avec le monde extérieur, en réfutant les arguments adverses ou en les intégrant s’ils sont convaincants, et en acceptant le principe de sa propre mort, de sa propre biodégradabilité si par exemple des événements infirment la théorie. (…) Une doctrine est une théorie, mais elle est fermée. (…) Bien sûr, les doctrines peuvent vivre plus longtemps, car elles se blindent. (…) Mais même sur le plan des idées sociales et politiques, combien de temps des théories perdurent, alors qu’on a montré leur fausseté de multiples façons ? Et pourquoi ? Mais parce que les doctrines satisfont des désirs, des aspirations, des besoins.

Intéressante perspective qui peut nous aider à comprendre i) la puissance des messages politiques populistes ii) comment les infox peuvent perdurer.

Source : Dialogue sur la nature humaine, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, L’aube Eds De, 06/2004

La crise climatique et l’effet Larsen

Gérard Amicel
Source photo : site de son éditeur

Les phénoménologues comme Edmund Husserl utilisaient la métaphore de l’horizon : cette ligne qui limite notre regard, mais derrière laquelle on pouvait imaginer d’autres paysages. Je crois qu’aujourd’hui elle ne peut plus illustrer notre rapport à l’avenir, car nous passons notre temps à l’anticiper, à l’instar des jeunes qui se mobilisent pour le climat. C’est pourquoi je parle d’effet Larsen : l’horizon stagnant du catastrophisme donne à la temporalité la forme d’une boucle, qui provoque une augmentation progressive de l’intensité du signal. Des lanceurs d’alertes nous mettent en garde sans arrêt, tiennent des discours apocalyptiques qui s’ajoutent aux nombreuses inquiétudes actuelles, s’autoalimentent et rongent nos sociétés. Plus on anticipe, plus on se fait peur, plus on veut aller vite. Ces jeunes sont dans un état de sidération, un sentiment d’urgence permanent. Dans leur tête, j’imagine le sifflement de plus en plus strident du larsen : on les a mis dans un monde invivable. (…) Je crois qu’il faut rompre avec la conception linéaire et continuiste du temps qui est caractéristique de l’idéologie du progrès. Pendant deux siècles, les politiques ont cherché à imposer à des populations souvent réticentes cette idée d’un progrès à la fois nécessaire et illimité. Et ils ont justifié leurs décisions en se fondant sur l’avis des experts. C’est cette conception du temps et de la décision politique qui a légitimé l’exploitation de la nature et des hommes. Aujourd’hui, l’erreur serait de conserver cette rationalité technique en espérant qu’elle nous tire de la situation où elle nous a mis. Nous devons au contraire inventer une nouvelle conception du temps et de la décision. Dans le contexte d’incertitude qui est le nôtre, une série de mesures temporaires et réversibles est préférable au choix tranchant pris par une autorité politique ou scientifique. Ce modèle intermittent de la décision permet de rouvrir un horizon de possibles toujours négociables par les citoyens.

Gérard Amicel, philosophe

Pour aider à décoder ce texte, il faut comprendre que l’Effet Larsen est l’effet acoustique que l’on appelle souvent « feedback ». Donc, il s’agit d’une boucle de rétroaction sonore qui mène jusqu’à un sifflement intolérable dans, par exemple, un haut-parleur. Selon ma compréhension, Gérard Amicel plaide donc pour une philosophie de l’intermittence (caractère de ce qui est coupé d’interruptions, selon Larousse) pour réduire la violence et l’accélération causées par cette boucle. Il explore d’ailleurs cette philosophie de l’intermittence dans son plus récent livre « Que reste-t-il de l’avenir ?« 

Source: Dejean, Mathieu, La génération climat : “Ils veulent rester vivants”, Les Inrockuptibles, 12 mars 2019.

Edouard Louis et la violence sociale

Par Heike Huslage-Koch — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, Lien

« Quand vous demandez aux gens ce qu’ils pensent de leur vie, ils disent très rarement, trop rarement : “Je souffre.” Dans mes livres, ce que j’essaye de faire, c’est de montrer la violence là où elle n’est pas vue ni pensée comme violence, y compris par celles et ceux qui la vivent. Mon père n’a jamais dit : “Je souffre.” Peut-être une fois ou deux, si j’essaye de m’en souvenir, mais il disait toujours : “Ça va, ça pourrait être pire.” Il y avait une forme d’intériorisation de la violence qu’il vivait, qui lui paraissait presque normale, parce que la violence de classe que mon père subissait, c’était celle qu’avait connue son père, que son grand-père et sa grand-mère avaient vécue. Quand cette violence est subie de manière tellement constante, reproduite à travers les corps et les générations, elle finit par ne plus être nommée. Toute la violence que mon père a vécue et que j’essaye de dire dans le livre n’était pas perçue comme telle, c’est ce que reflète la construction littéraire du livre. Et à ça s’ajoute le fait qu’il y a tellement de discours politiques qui visent à faire croire à celles et ceux qui souffrent que s’ils souffrent c’est de leur faute, que c’est parce qu’ils n’ont pas assez travaillé, pas assez étudié, qu’à la fin les gens finissent par ne plus le dire, ils ont honte de dire “je souffre”, même quand ils se rendent compte que leur vie est sans cesse traversée par la violence sociale. »

Edouard Louis, écrivain

Une des thèses de ce blogue est l’exploration de la montée d’une violence économique et sociale depuis une quarantaine d’années et son impact sur la société et la politique. Edouard Louis examine le même sujet par la littérature, notamment dans son roman « Qui a tué mon père » publié en 2018.

Source : Fabienne Arvers, Jean-Marc Lalanne, Théâtre, “gilets jaunes” et transformation du réel : dialogue entre Edouard Louis et Stanislas Nordey, Les Inrockuptibles, 5 mars 2019

Les infox ont un véritable impact sur la société

La rougeole est peut-être la maladie, mais trop souvent, la véritable infection est la désinformation, la méfiance et la complaisance

Henrietta Fore, directrice générale de l’UNICEF

Dans le même article, L’OMS rappelle que 2,6 millions de décès par année se produisaient avant l’introduction du vaccin contre la rougeole. De plus, « Entre 2000 et 2016, on estime que la vaccination antirougeoleuse a évité 20,4 millions de décès, faisant de ce vaccin le meilleur investissement dans la santé publique. » On voit bien, dans ce contexte, que les efforts de désinformation envers les vaccins représentent un grand risque pour la société.

Lectures supplémentaires :

Vous pouvez d’ailleurs en lire plus sur un des points d’origine de cette campagne de désinformation dans cet article du Globe & Mail (en anglais).

Le Globe offre aussi cet autre article (en anglais) qui explique « Qu’est-ce que la rougeole ?« .

Source : Cabut, Sandrine, Alerte mondiale sur la flambée de rougeole, Le Monde, 7 mars 2019

Qui finance les infox ?

Il n’y a pas que les Etats qui mènent des opérations de désinformation. Depuis plusieurs années, un petit groupe de milliardaires américains, qui financent dans leur pays l’aile droite du Parti républicain, ont aussi soutenu des campagnes de diffusion de fausses informations dans plusieurs pays de l’Union européenne.

Depuis quelques années, on conçoit bien que beaucoup d’infox (les fake news) sont financées et créés par des états, qui cherchent à faire de la propagande et/ou à déstabiliser d’autres états. Mais il ne faut pas oublier le rôle de richissimes personnages qui financent aussi ces opérations. L’article du Monde explique en détail les rouages de cet écosystème y compris les différentes compagnies qui créent ce contenu de fausses nouvelles.

Source : Leloup, Damien, Des milliardaires américains financent discrètement des campagnes de désinformation en Europe, Le Monde, 7 mars 2019.

Êtes-vous dépendant à l’activité ?

Action addiction is an advanced sort of laziness. It keeps us busily occupied with tasks. The busier we keep ourselves, the more we avoid being confronted with questions of life and death. As we keep ourselves occupied with tasks, important or not, we avoid facing life. We keep a safe and comfortable distance to the issues that are sometimes hard to look at. Have we chosen the right career? Are we present enough with our children? Is our life purposeful?

Un des thèmes de ce blogue est l’accélération, cette sensation que la vie s’accélère de plus en plus. Évidemment, si nous avons la perception que la vie s’accélère, nous ressentirons aussi le besoin d’accélérer nous-même, pour mieux suivre la parade. Et cela mènera à un paquet de conséquences inattendues, telle celle décrite ci-dessus.

Source : Carter, Jacqueline; Hougaard, Rasmus, Are You Addicted to Doing?, Mindful.org, 21 février 2019.

Edgar Morin et les réseaux sociaux

La rumeur, à l’époque, c’était surtout le bouche-à-oreille. Aujourd’hui, tout circule vite, aussi bien les vérités révélées par des lanceurs d’alerte que les rumeurs les plus délirantes sur le 11-Septembre. Le seul antidote, c’est la pluralité des sources d’information et des moyens d’expression. Le propre de la démocratie, comme disait Lefort, c’est qu’elle n’a pas de vérité, elle laisse s’installer des vérités provisoires. Si on décrète que l’Etat doit dire ce qui est vrai ou faux, alors on retombe dans des travers propres aux régimes théocratiques ou autoritaires.

Mais les réseaux sociaux, ce n’est pas le débat intellectuel. Moi j’utilise Twitter à la manière de La Rochefoucauld, pour proposer de petites pensées sur un événement. Alors, il est vrai que le propre de cet Internet, et c’est l’envers de la liberté, c’est que les pires conneries peuvent s’y déchaîner.  Il y a là un pouvoir d’intimidation, je l’ai ressenti. Mais j’ai quand même l’habitude de ce que j’appellerais l’insulte abstraite, provenant d’organismes ou de personnes qui ne vous connaissent pas personnellement. Je me suis fait insulter par la presse officielle sous l’Occupation, ou par mes amis de gauche pendant la guerre d’Algérie, donc je sais que si j’ose être un peu moi-même, si je veux maintenir un minimum d’autonomie, je risque aussitôt la violence et le mépris.

Edgar Morin, philosophe

Intéressante perspective du philosophe Edgar Morin, 97 ans, sur la violence et le mépris qui sont, depuis longtemps, le lot des gens qui participent à la vie de la cité et prennent des positions publiques. Les médias sociaux ne sont donc pas à l’origine de ce grand défouloir, mais permettent un effet d’échelle jamais vu de ce phénomène.

Birnbaum, Jean, Edgar Morin : « J’ai gardé mes inspirations adolescentes tout en perdant mes illusions », Le Monde, 7 février 2019

Karl Lagerfeld et la société du spectacle


Et si l’on s’était trompé sur Karl Lagerfeld ? Et s’il était plus tendre, romantique, affectif qu’il ne l’avait laissé paraître, cachant cette sensibilité derrière son image, disparaissant à force d’être partout, devenant insaisissable à force d’ubiquité. Incarner le spectacle dans tous ses aspects, théorisés par Debord, pour mieux y échapper – et si ça avait été ça le plus grand secret de ce génie de l’époque ?

Crédit : Christopher William Adach [CC BY-SA 2.0]

Dans cet extrait tiré d’un hommage rendu au grand couturier Karl Lagerfeld, on y fait un lien avec le livre « La société du spectacle » de Guy Debord qui offre une « critique radicale de la marchandise et de sa domination sur la vie ». Et effectivement, le milieu de la mode, propulsé par Lagerfeld depuis 40 ans, est un bel exemple du produit en tant que spectacle. Selon la journaliste des Inrocks, Lagerfeld était finalement très authentique en personne, un intellectuel possédant une grande culture. À travers cela, on y voit donc le désir (la nécessité?) de la mise en scène dans la société actuelle. Finalement, je trouve que le concept de « storytelling« , tel qu’exploré par Christian Salmon (récemment cité dans ce blogue), a beaucoup en commun avec cette société du spectacle et cette idée de mise en scène personnelle.

Source : Nelly Kaprièlian, La dernière métamorphose de Karl Lagerfeld, Les Inrockuptibles, 26 février 2019

La puissance de l’effet gourou

L’effet gourou, c’est le fait qu’on a tendance à croire n’importe quoi quand ça vient d’une figure d’autorité. (…) Ça revient à croire qu’un discours qui ne veut absolument rien dire est profond. C’est un levier formidable pour ceux qui veulent développer le « bullshit » et se faire passer pour des experts en tout et n’importe quoi. (…) Ça vient de la charité interprétative. À priori, normalement, dans les discussions habituelles avec les gens, on assume que c’est vrai et que c’est informatif. (…) Et si en plus c’est quelqu’un qui est expert du domaine, ça doit être profond en plus. (…)

Pour se prémunir de cela, il faut être capable de repérer les situations à risque et de suspendre son jugement. Quand on ne comprend pas une phrase venant de quelqu’un qu’on estime très intelligent et profond, on peut apprendre à dire « sur cette phrase là, je suspend mon jugement ».

Nicolas Gauvrit, psychologue et mathématicien français spécialisé en science cognitive

Très intéressant ce concept d’effet gourou, tel que défini à l’origine par Dan Sperber, anthropologue, linguiste et chercheur en sciences cognitives. D’ailleurs, plusieurs personnes soulignent que les sources d’expertises traditionnelles sont en perte de confiance depuis quelques années. Peut-être est-ce dû en partie à cet effet gourou et l’abus de « bullshit »? Notamment, je notais il y a quelques semaines l’impact des personnalités publiques sur la propagation des infox. Vous pouvez d’ailleurs en lire plus sur l’effet gourou ici (fichier .pdf).

Source : Comment former notre esprit critique ?, La Grande table, France Culture, 17 janvier 2019

Baudrillard et les conséquences de l’indifférence politique

Pourquoi ne pourrait-il pas y avoir une indifférenciation politique, qui ne serait pas forcément le dernier mot de l’histoire, avec, à un moment donné, un retournement, une haine de… Peut-être que les dernières pulsions sont contre l’histoire, contre le politique. Peut-­être que ce qui fait événement maintenant se fabrique non plus dans le sens de l’histoire ou dans la sphère politique, mais contre. Il y a une désaffection, un ennui, une indifférence, qui peuvent brusque­ment se cristalliser de façon plus violente, selon un processus de passage instantané à l’extrême, s’accélérer aussi. L’indiffé­rence n’est pas du tout la mer d’huile, l’encéphalogramme plat. L’indifférence est aussi une passion. (…) L’indifférence décrit une situation originale, nouvelle qui n’est pas l’absence ou le rien. Les masses, par exemple, sont des corps indifférents, mais il y a des violences ou des virulences de masses. L’indifférence, ça fait des dégâts. Le terme indifférence peut paraître plat, mais il peut aussi passer à l’état incandescent. Il y a certainement une violence de l’indifférence.

Jean Baudrillard, philosophe

Encore un texte de Baudrillard qui semble avoir été écrit tout récemment. On peut y comprendre que le désengagement politique ne date pas d’hier et que celui-ci peut mener à plusieurs formes de violence.

Source : Jean Baudrillard : « La haine peut être une ultime réaction vitale », Nouveau Magazine Littéraire, Été 1994.