Montrer ses valeurs morales dans les médias sociaux

Dans cet article récent du magazine Quartz, la journaliste Olivia Goldhill explore le phénomène des gens désireux de montrer leurs valeurs morales dans les médias sociaux. Comme elle le mentionne dans son article, nous avons tous vu ces messages tel que « Faites un compliment, cela peut rendre la journée de quelqu’un plus agréable. » ou « soyez gentil avec les autres ». Ces messages sont probablement bien intentionnés, mais ils sont gênants surtout si vous savez que la personne qui les envoie n’est pas particulièrement gentille ou offre peu de compliments dans la vie. Le débat ne date pas d’hier car Socrate a exploré ce phénomène il y a plus de 2000 ans, mais les médias sociaux changent la donne. Extrait avec citation de Marcus Folch, professeur à l’Université Columbia :

There are differences between those who assert their moral worth on social media in 2019 and an authority figure in Ancient Greece doing the same. In particular, as we don’t necessarily interact with online contacts in real life, there’s greater license to create an exaggerated impression of one’s own morality online as there would be in person. “In an ancient society, people know you. They see how you actually live, or at least parts,” says Folch. “On social media, you’re allowed to create an illusion. It’s highly constructed and there’s very little way to regulate that illusion.”

Et voilà encore ce désir de mise en scène, de création d’une illusion, un de mes sujets de prédilection dans ce blogue.

Bret Easton Ellis sur la « likabilité » et où cela nous mène

Longue entrevue très intéressante avec l’écrivain et trublion Bret Easton Ellis dans le magazine Les Inrockuptibles le 30 avril dernier. Extrait :

L’une des choses qui me travaillaient c’était la likabilité – le fait de vouloir être aimé et liké sur les réseaux sociaux – et où cela nous mène, le fait d’être comme un acteur, de faire semblant d’être aimable…

Selon mon analyse, la thèse de Bret Easton Ellis dit que le désir de mise en scène de l’être humain, accéléré par sa présence dans les médias sociaux, lui impose un carcan et bride une partie de sa liberté d’expression. Ce qui est intéressant, c’est qu’on se retrouve aujourd’hui dans un monde où chacun croit à sa propre vérité (voir ce billet), tout en ayant l’impression qu’on le brime dans sa liberté d’expression. Comment réconcilier ces deux phénomènes ?

Le désir de mise en scène est dans notre ADN

Dans un article fascinant qui analyse l’épidémie de décès liés aux égoportraits, Sarah Diefenbach, professeur de psychologie à l’université Ludwig-Maximilians de Munich, nous apprend que les êtres humains ont, de tout temps, ce besoin de mise en scène pour assimiler leur culture et se faire valoir. Extrait :

She says that, extreme or otherwise, we take selfies for all kinds of reasons: to communicate with people we love, to build self-esteem, to curate our self image, to chronicle our personal histories, and—increasingly—to build our personal brands. The branding may be new, Diefenbach says, but the desire to control our images and communicate with our community is not. In fact, she contends, this kind of behavior is part of our very DNA. Our species evolved as hypersocial creatures uniquely concerned about how others perceive us. We have a much longer childhood than most other mammals, and that is by design: we need that time to figure out how to assimilate into our culture and assert an identity. “We have always had a very basic need for self-presentation,” Diefenbach explains.

Puisque ce besoin est dans notre ADN, puisque c’est un besoin fondamental humain, on comprend mieux alors comment des compagnies peuvent en abuser en nourrissant ce besoin.

Tim Wu : « nous agissons différemment quand nous savons que nous sommes «enregistrés» »

Extrait d’une lettre d’opinion du juriste américain Tim Wu, intitulée How Capitalism Betrayed Privacy, et publiée dans le New York Times le 10 avril 2019 :

Perhaps the hardest truth we’ve learned is that once you realize you’re being watched, it is a tough sensation to shake. As our experiences with social media have made all too clear, we act differently when we know we are “on the record.” Mass privacy is the freedom to act without being watched and thus, in a sense, to be who we really are — not who we want others to think we are. At stake, then, is something akin to the soul.

Intéressante constatation qui soutient la thèse que nous assistons de plus en plus à de la mise en scène dans la société, thèse explorée dans plusieurs billets de ce blogue.

Les mensonges peuvent-ils cacher des vérités ?

Extrait d’une entrevue que l’acteur et réalisateur Jordan Peele a récemment donné au magazine Les Inrockuptibles :

Le monde entier ne serait-il pas devenu, au fond, une “fucked up performance art” ? (Rires) Je me le dis parfois. Notamment depuis l’élection de Trump. Trump incarne l’inverse de la vérité, mais malgré lui, comme une œuvre d’art, il révèle une certaine vérité. Les péchés capitaux de l’Amérique (le racisme, la vénalité, la brutalité) apparaissent désormais au grand jour, sans masque. Il nous tend un miroir qui peut-être, en tant que société, nous permettra de mieux comprendre qui nous sommes, et ainsi d’avancer.

Peele nous dit qu’à travers les mensonges, le masque d’un individu, on peut découvrir les vérités d’une société. Cela signifierait qu’une certaine vérité ne se trouve peut-être pas où on l’attend.

« Premiers rendez-vous » sur Netflix : une mise en abîme de l’instrumentalisation de l’amour

Capture d’écran tirée du site de Netflix

« Premiers rendez-vous » est une nouvelle émission de télé-réalité sur Netflix. Cette série suit un candidat qui participe à cinq rendez-vous arrangés (« blind dates ») au cours d’une semaine. Il s’agit d’un virage « naturaliste » de la télé-réalité puisqu’il n’y a pas de règles ou de prix à remporter. L’émission est structurée de façon suivante : Le candidat s’habille de façon identique et mange cinq repas différents dans le même restaurant pendant les cinq rendez-vous. Cela permet aux différents rendez-vous d’être montés en un seul « hyper-rendez vous » à plusieurs dimensions et mène à un constat surprenant relevé par le New York Times :

The trick of the editing is not to highlight differences among the daters but to suggest that on some level they’re interchangeable. No script is necessary because they rarely deviate from how things are supposed to go. Tepid small talk about drink selection — “What is this?” “Like, a margarita” — moves on to “Where are you from?” followed by a pause for menu consideration, then onto job talk and canned flattery like “How are you single?” The blind dates eventually converge on what feel like serious topics, though the same ones come up almost every night of the week: past relationships, kids, priorities. “I just want love,” Betty says. “Connection, chemistry, love.” A minute later, Tiffany explains the importance of the “three C’s”: “compatibility, chemistry and connection.” The vocabulary — abstract nouns that fail to conjure the grand concepts they’re supposed to — recalls nothing so much as dating-app marketing, while the show’s carousel-like form reproduces the experience of using Tinder and the rest. Not only do the daters skew toward the kinds of people you commonly see on the apps — youngish, professional, fluent with an iPhone — but they’re also eager to filter their options with getting-to-know-you questionnaire material, the sort of information that you want to find out at some point but that wouldn’t necessarily come up were you to meet by chance, say, at a friend’s party.

Ici, on retrouve une mise en abîme totale liée à l’instrumentation de la mécanique du coeur. D’abord, les nouveaux outils de mise en relation (tel que Tinder) formatent « optimalement » la façon dont on se présente, on se rencontre et on tombe en amour. Il y a mise en scène du début à la fin. Ensuite, l’émission de Netflix met littéralement en scène ce mécanisme, tout en l’exposant au grand jour. Jean Baudrillard trouverait ceci très intéressant.

Edouard Louis : « rien n’est plus rare que la réalité »

Par Heike Huslage-Koch — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, Lien

Ce qui est très beau dans ce mouvement, c’est l’émergence de la réalité. C’est très rare. L’art, la culture, les médias produisent une sorte de chape de fiction, de mensonge, de fausse réalité. Quand il y a eu Mai 68, tout le monde disait que c’était l’émergence de l’imagination, de l’utopie, du rêve et Gilles Deleuze disait : “Non, au contraire, Mai 68, c’est une bouffée de réel.” Enfin de la réalité, des gens qui parlent de leur corps, de leur sexualité. Avec les Gilets jaunes, j’ai senti quelque chose de cet ordre-là avec des gens qui disaient : “Bientôt, c’est Noël et je ne peux pas acheter de cadeaux à mes enfants”, ou : “Ma mère meurt à cinq kilomètres d’ici et je n’ai pas d’argent pour mettre de l’essence et aller la voir pour m’occuper d’elle”, ou encore : “On en a marre d’aller au supermarché et d’acheter toujours les choses les moins chères qui sont tout en bas des rayons.” Toutes ces phrases sont tellement plus politiques que des discours sur la responsabilité individuelle, le commun, le contrat social. Je trouve que c’est vers ça que l’art et la littérature devraient tendre : vers la réalité, parce qu’elle est extrêmement rare, rien n’est plus rare que la réalité.

Une des thèses de ce blogue est l’exploration de la mise en scène des êtres humains et de la montée des simulacres et simulations (telles qu’exploré par le philosophe Jean Baudrillard en 1981). Je suis évidemment toujours intéressé par la réflexion inverse, quand trouve-t-on la « réalité » dans notre société moderne ?

Vous pouvez lire un autre extrait d’entrevue avec Edouard Louis ici.

Source : Fabienne Arvers, Jean-Marc Lalanne, Théâtre, “gilets jaunes” et transformation du réel : dialogue entre Edouard Louis et Stanislas Nordey, Les Inrockuptibles, 5 mars 2019

Karl Lagerfeld et la société du spectacle


Et si l’on s’était trompé sur Karl Lagerfeld ? Et s’il était plus tendre, romantique, affectif qu’il ne l’avait laissé paraître, cachant cette sensibilité derrière son image, disparaissant à force d’être partout, devenant insaisissable à force d’ubiquité. Incarner le spectacle dans tous ses aspects, théorisés par Debord, pour mieux y échapper – et si ça avait été ça le plus grand secret de ce génie de l’époque ?

Crédit : Christopher William Adach [CC BY-SA 2.0]

Dans cet extrait tiré d’un hommage rendu au grand couturier Karl Lagerfeld, on y fait un lien avec le livre « La société du spectacle » de Guy Debord qui offre une « critique radicale de la marchandise et de sa domination sur la vie ». Et effectivement, le milieu de la mode, propulsé par Lagerfeld depuis 40 ans, est un bel exemple du produit en tant que spectacle. Selon la journaliste des Inrocks, Lagerfeld était finalement très authentique en personne, un intellectuel possédant une grande culture. À travers cela, on y voit donc le désir (la nécessité?) de la mise en scène dans la société actuelle. Finalement, je trouve que le concept de « storytelling« , tel qu’exploré par Christian Salmon (récemment cité dans ce blogue), a beaucoup en commun avec cette société du spectacle et cette idée de mise en scène personnelle.

Source : Nelly Kaprièlian, La dernière métamorphose de Karl Lagerfeld, Les Inrockuptibles, 26 février 2019

Cette réaction des fans de Bruno Ganz est baudrillardienne

Par Yasu — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, Lien

Mr. Ganz admitted that his convincing performances seemed to transcend reality for some fans. “People really seemed to think of me as a guardian angel” after “Wings of Desire,” he told The Irish Times in 2005. “People would bring their children before me for a blessing or something.” But those fans appeared to have misinterpreted his character’s purpose and powers. “When flying on aeroplanes,” he continued, “they would sometimes say, ‘Now you are with us, nothing can happen.’ It was very funny.”

Pour ces fans, les simulacres de Bruno Ganz (ses rôles dans les films) étaient plus réels que Bruno Ganz lui-même. Très baudrillardien. D’ailleurs, Baudrillard a souvent réfléchi sur le cinéma à travers son oeuvre. On en trouve un bon résumé dans « Jean Baudrillard and film theory« .

Source: Bruno Ganz, Who Played an Angel and Hitler, Is Dead at 77, New York Times, Feb. 16, 2019

Christian Salmon: « On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous »

La situation est paradoxale parce qu’avec la crise de la souveraineté étatique, vous avez d’un côté des pouvoirs sans visage. On a découvert à l’occasion de la crise grecque ce groupe européen sans statut, sans vote, qui dirige en fait la politique. Et nous avons des visages sans pouvoir qui sont nos chefs d’état. Ils peuvent faire illusion pendant un certain temps et c’est ce qu’a essayé de faire Emmanuel Macron en rechargeant la fonction présidentielle avec de la littérature. Tous ses discours, dès sa première apparition devant les Tuileries, c’est une sorte de « Baudrillard-ready », de présidence symbolique, détachée de tout enracinement réel, une sorte de politique spectrale. C’est le pouvoir au-delà même de la puissance d’agir qui n’est plus que virtualité, représentation.

(…)

Je suis plutôt baudrillardien que nostalgique. La dimension politique a perdu toute fonction. On est en transition entre deux grandes crises qu’on pourrait situer entre 1989 et la crise de 2008, qui déshabille complètement la fonction politique. La puissance d’agir s’est transformée en volontarisme impuissant. On a des états qui sont désarmés d’où la montée des populismes mais qui sont au fond des sortes de révoltes liées à l’insouveraineté. Tout est spectral. La gouvernance est spectrale, l’opposition, la subversion, la révolution est aussi spectrale. On est face à des événements, que Baudrillard appelait des événements voyous. Des événements qui ne correspondent pas à une rationalité, y compris dans le mouvement des Gilets jaunes. On le voit qu’il y a une sorte de parodie d’insurrection.

Christian Salmon, écrivain

Pour mieux comprendre ce concept d’événements voyous, je vous renvoie au brillantissime article de Jean Baudrillard, « Place aux événements voyous » publié en 2006 dans Libération. Dans celui-ci, Baudrillard nous explique que les événements voyous sont des « événements complices, plus ou moins aveugles, d’événements imprévisibles, récalcitrants ». Il ajoute « Là, le système, qui n’a sans doute plus rien à craindre de la révolution, ferait bien de se méfier de ce qui se développe ainsi dans le vide. Car plus s’intensifie la violence intégriste du système, plus il y aura de singularités qui se dresseront contre elle, plus il y aura d’événements voyous. « 

Source: entrevue à l’émission Signes des Temps (France Culture) sur « L’effondrement des récits«